«Mardi, 27 juillet 1852.

»Dans deux jours nous arriverons dans le premier port d’Australie, nommé Port-Philippe. C’est près de là que se trouvent les mines les plus considérables, et presque tous les passagers doivent y descendre. D’un autre côté, comme le capitaine craint que tous les matelots se sauvent pour aller aux mines, comme cela est arrivé sur plusieurs bâtiments, et qu’il se trouverait ainsi sans matelots pour gagner Sidney, terme de son voyage, le bâtiment restera à trois lieues en mer; au moyen de signaux on fera venir des embarcations du port pour prendre les voyageurs, les marchandises, et nous repartirons de suite pour Sidney sans entrer à Port-Philippe. J’espère que nous serons à Sidney d’ici à dix jours. Dieu en soit loué! car je n’en puis plus.

»Nous sommes en hiver, c’est la bonne saison pour arriver aux mines, la terre est moins dure pour travailler, et les serpents, qui y sont très-nombreux et très-dangereux, ne sont pas à craindre à cette époque; l’été il est presque impossible de travailler à cause d’eux; du reste, comme le tigre et le chacal, ils fuient devant l’homme, ils ne font que se défendre quand on les attaque.

»J’espère trouver à Sidney un compagnon et m’associer pour aller aux mines! Cela est presque indispensable pour se défendre en cas d’agression. Le difficile pour moi sera de trouver quelqu’un qui ne soit pas un voleur ou un assassin. C’est très-triste et très-ennuyeux d’être obligé de dormir à moitié et d’avoir toujours sous la main des pistolets. Cette population d’Australie doit être quelque chose de hideux, à en juger par ceux qui sont à bord et qui pourtant doivent être ce qu’il y a de mieux. Si j’ai assez d’argent pour m’acheter une tente, je serai fort heureux, et je ne doute pas qu’avec du courage, j’arrive à faire de bonnes journées. Tous les soirs, en entrant dans ma tente, mon grand bonheur sera d’écrire mon journal, pensées et actions, cela sera pour vous, et quand je trouverai une occasion je vous l’enverrai.

»Les mines où je compte aller sont près d’un village nommé Bathurst, à cent lieues de Sidney, dans l’intérieur. Pourtant si, en arrivant à Sidney, j’entendais dire que l’on en a découvert de nouvelles, ce qui est très-possible, j’irais de préférence aux nouvelles, parce qu’il y a plus de chance de réussir; la concurrence y étant moins grande, elles seront moins encombrées.

»J’ai trouvé hier une petite boîte que j’avais enfermée dans mon nécessaire et que vous m’avez donnée il y a deux ans; cela m’a rendu très-heureux; toute ma fortune, pour moi, se compose de votre portrait, l’épingle fer à cheval, cette boîte et quatre lettres de vous; ce sont les seules choses auxquelles je tienne. Quoique vos lettres ne soient que mensonges, je les relis presque tous les jours. Votre portrait ne me quitte pas; l’air de la mer l’a fait passer un peu, mais j’espère qu’il vivra autant que moi: cela sera facile.»


«Mercredi 28 juillet 1852.

»Depuis hier nous marchons très-vite et nous approchons beaucoup de Port-Philippe. Je crois que, demain, on sera assez près pour débarquer toutes les personnes qui vont à ces mines. C’est un singulier spectacle, du reste, que cette bande qui va chercher fortune; leur joie est extrême d’arriver, et depuis deux ou trois jours leurs orgies redoublent; ils sont pour ainsi dire continuellement ivres morts.

»Ce qui est triste, c’est que le peu d’effets que j’avais emportés est complétement usé et que je suis pour ainsi dire dénué de tout. Tout est fort cher en Australie. Il me faut pourtant de quoi me couvrir.