»Le jour où le remords vous arrivera, le jour enfin où vous serez bien dégoûtée de tout ce qui vous entoure, venez à moi. Vous trouverez dans mon cœur un pardon et sur mes lèvres un baiser qui effacera tout le passé.»
«Jeudi, 29 juillet 1852, dix heures du soir.
»Quelle affreuse journée je viens de passer. Je venais de finir ma lettre pour toi, hier mercredi, et j’étais couché depuis deux heures, quand nous sommes montés sur le pont; une tempête épouvantable faisait craquer le bateau de tous côtés. Nous ne voyions même plus le ciel, le bateau était continuellement sous les vagues. Un cri de désespoir part parmi nous; un malheureux matelot tombe du haut du grand mât, me passe devant les yeux et roule dans la mer; le bâtiment, poussé par un vent atroce, marchait d’une vitesse dont on ne peut se faire une idée. Un mât venait de se casser. Pourtant, au milieu de cette confusion, deux officiers du bord, suivis de quatre matelots, coupent à coups de hache les cordes qui tenaient attaché un petit bateau de sauvetage, et se précipitent, malgré le capitaine, à la recherche de ce malheureux. Nous ne pouvons plus nous tenir sur nos pieds. Le bâtiment file quatorze nœuds. La barque est distancée; nous la perdons de vue pendant deux heures. Les passagers crient, se désespèrent, ils veulent qu’on arrête le navire pour attendre ces malheureux. Je me suis fâché avec le capitaine parce qu’il hésitait; si grand que fût le danger pour nous, pouvions-nous les abandonner? Il a commandé la manœuvre, on a tourné le navire, il s’en est fallu d’une lame que nous soyons perdus corps et biens. Je vous écris sous cette impression. Pendant cette terrible tempête, votre souvenir ne m’a pas quitté. Enfin nous avons aperçu la barque qui se balançait au gré des flots, car les hommes qui la montaient étaient exténués, brisés de fatigue; leurs recherches avaient été vaines, le matelot était perdu.
»Tous les passagers se mirent à tirer sur les cordages; le lieutenant Bencraf et les matelots qui l’avaient accompagné tombèrent sur le pont du navire, sans connaissance. Ils avaient fait, pour sauver leur infortuné camarade, tout ce qu’il était humainement possible de faire. J’ai donné à ce jeune et courageux officier mon épingle de cravate, vous savez, cette couronne de comte ornée de perles, de diamants et de rubis. J’aurais voulu pouvoir lui donner la croix. Depuis trois jours nous sommes sous une triste impression, causée par la perte de cet homme.
»Nous apercevons les côtes d’Australie; la première chose qui s’offre à nos yeux, c’est un navire brisé sur un rocher; nous avons le pilote à bord. Dieu veut que j’arrive pour me soumettre à de plus rudes épreuves, la mort eût été trop douce pour moi; que sa volonté soit faite!»
XLVIII
MON COURS DE DROIT
Je ne crois pas me faire illusion; ces lettres de Robert étaient bien touchantes et bien belles. Quand je les relis aujourd’hui, je me sens heureuse, je me sens fière d’avoir inspiré à cet homme si bon, si courageux dans son malheur, une passion si tendre et si dévouée. Mais alors mon cœur était trop troublé pour se connaître lui-même et pour savoir ce qu’il pouvait aimer ou haïr. Cette correspondance, d’ailleurs, ne me parvint que par fragments; tantôt par lettres détachées, tantôt par groupes de lettres, suivant les arrivages des navires, et les élans qu’elles m’inspiraient ne duraient qu’un jour.
Les lettres où Robert m’annonçait qu’il avait quitté l’Angleterre furent les seules qui me parvinrent de suite. Ma situation était affreuse. Je sentais venir la misère; pour moi, c’était la mort.