Quand on a, comme Robert, occupé une grande position sociale, qu’on est noble et qu’on a été riche, on peut envisager sa ruine sans désespoir. La chute, quand on tombe de haut, donne le vertige, mais ce vertige peut, pour certaines natures taillées en grand, n’être pas sans charme. C’est une émotion nouvelle. On a l’espoir de se relever. On entrevoit confusément que, dans ce monde dont on a occupé les hauteurs, on retrouvera l’expiation du passé, des influences, des protections, des amis qui vous tendront la main pour vous aider à remonter, surtout quand on a un des beaux noms de France et qu’on possède des parents puissants et riches.
Mais pour une pauvre créature comme moi, sans protection de famille et avec un passé comme le mien, la ruine, quand elle arrive, est définitive. Je le savais; je ne m’étais jamais fait illusion sur l’avenir des courtisanes. Sachant avec quel mépris on parlait de mes pareilles, je m’étais promis de me soustraire aux humiliations de la vieillesse. Je m’étais toujours dit que si à trente ans je n’avais pas un moyen d’existence indépendant, je trouverais un refuge dans le suicide. Je ne me sentais pas le courage de subir cette misère poignante qui suit le mensonge du luxe artificiel au sein duquel j’avais vécu. Je ne me sentais pas le courage d’épuiser en dédains et en humiliations de toute nature le revers de cette médaille que des hommes intéressés montrent aux femmes dont ils désirent la chute tant qu’elles sont jeunes et belles. Je n’aurais jamais accepté les petits métiers de l’infamie. J’avais mon orgueil, orgueil mal placé, mais qui m’avait servi à ne faire de mal qu’à moi.
Il me fallait donc lutter ou mourir. C’était là peut-être le seul avantage que j’avais en ce moment sur Robert. Comme j’étais tombée de moins haut, ma ruine n’était pas si complète que la sienne. Il avait été obligé de fuir au bout du monde. Moi, je pouvais rester et disputer ma fortune à mes ennemis.
Mais pour lutter, il faut un courage et une expérience qui me manquaient alors. Aussi, ce qui me faisait le plus souffrir, c’était ma situation morale: je ne savais plus ce que j’étais, ma tête se perdait. J’étais devenue une énigme pour moi-même. La fièvre artificielle qui m’avait fait envier le succès des filles à la mode, des usurières de l’âme, s’était abattue. Seulement, ce qui l’avait remplacée, c’était la pire de toutes les souffrances humaines, l’irrésolution. Je ne croyais plus ni au bien ni au mal. Jamais je n’avais eu plus besoin d’activité, et je ne trouvais plus en moi de ressort pour agir.
Je restai quelques jours atterrée. Si cet état s’était prolongé (je n’ai jamais pu supporter trois jours de désespoir), je me serais tuée. Ce qui me sauva, ce fut l’excès de mon mal et la complication même de ma position.
Il y a en moi une telle rage de vie, une telle puissance d’existence, que ma nature devait l’emporter encore bien des fois sur des difficultés que j’avais crues insurmontables.
Les quelques mois que j’ai passés alors sont à mes yeux un véritable problème; je ne comprends pas comment j’ai pu suffire à tant de douleurs, à tant de fatigues, à tant d’affaires.
Comme je l’avais prévu, on m’avait saisi mon appartement rue Joubert, mes voitures rue de la Chaussée-d’Antin, ma maison en Berry, et fait des oppositions sur l’hypothèque que Robert m’avait laissée en payement pour l’argent que je lui avais prêté; toutes ces affaires étaient divisées, j’avais un procès dans chaque chambre.
L’éclat de ma liaison avec Robert et son départ avaient fait beaucoup de bruit autour de ma vie. Les mauvaises réputations sont comme les bonnes, elles sont lentes à acquérir; mais quand elles ont passé un certain terme, elles vont toutes seules.
Le monde venait me chercher, et par besoin je montai quelques échelons de plus sur cette échelle du vice élégant.