Je continuais de vivre dans ce tourbillon, mais depuis longtemps je n’avais plus le cœur de mon personnage.

Ma vie reposait sur un double mensonge: mensonge financier, mensonge moral. On me croyait riche, et le terrain était miné sous mes pas. On me croyait plus pervertie que jamais, et mon âme valait mieux que ma vie. Je ressemblais à ces comiques si gais sur les planches et si tristes dans l’intimité qu’on a peine à les reconnaître.

J’avais donc quatre procès sur les bras. Mon avenir, celui de ma petite fille dépendaient de la justice. Je voyais avec terreur ma fortune et ma vie engagées dans une de ces longues et ruineuses parties où le gain n’empêche pas la perte. Je me disais: Que pèsera une femme comme moi dans la balance de la justice? Je souffrais doublement d’une question d’intérêt et d’une question d’amour-propre.

Mon avoué à Paris, M. Picard, homme d’une haute intelligence et d’un grand mérite, me donna d’excellents conseils. Il m’adressa à M. Desmarest, qui voulut bien se charger de plaider ma cause ou plutôt mes causes. J’avais pour avoué à Châteauroux M. Berton-Pourriat, homme soigneux, dévoué aux causes qu’il représente, et il m’a rendu, grâce à sa vigilance, d’importants services. Toutes les personnes auxquelles je m’adressai, du reste, me montrèrent beaucoup de bienveillance et de dévouement; seulement personne ne fait de procédure pour la gloire, et pour subvenir aux frais de la guerre, je fus obligée à de grands sacrifices.

J’ai toujours été curieuse et toujours aimé à me rendre compte des choses qui m’intéressent. Si au début de mon existence j’avais eu une occupation intellectuelle, ma vie aurait peut-être été bien différente. Je me fis expliquer mes droits; je cherchais dans le code, j’écoutais, je questionnais, je voulais comprendre, savoir; je compris et je sus toutes les mesures prises dans mon intérêt.

Un peu défiante de ma nature, je demandais des explications à plusieurs personnes pour les contrôler les unes par les autres et pour être bien sûre que les hommes d’affaires ne se ménageaient pas, car l’un d’eux, s’étant compromis par son zèle exagéré pour mes adversaires, allait être mis en jugement. Je ne tardai pas à comprendre le mécanisme de la justice. Je me familiarisai avec les mots qui m’avaient d’abord causé tant d’effroi.

Je passai ma vie dans les études d’huissiers, dans les études d’avoués, dans les cabinets des juges d’instruction. Pendant six mois on n’a vu que moi au Palais de justice.

Si je ne suis pas devenue très-savante en droit, ce n’est assurément pas la faute de mes adversaires, car je vous l’ai déjà dit, ils me firent des procès devant tous les tribunaux: tribunal civil, tribunal de commerce, tribunal de police correctionnelle, où on m’avait appelée en diffamation à propos d’une bonne qui m’avait volé de l’argent et dont j’avais eu l’audace de me plaindre.

Quand tous mes procès furent en train et que je pus me reposer un peu de mon activité chicanière, je m’occupai sérieusement de mon théâtre.

Les hommages ne me tournaient plus la tête. Je savais que cette vie ne durerait pas longtemps. Je voulais quitter le monde avant que le monde ne me quittât. Ma seule ressource d’avenir était le théâtre. Je m’y attachai comme à une espérance; mais ma vie était dévorée. Courtisane, actrice et plaideuse, c’est plus qu’il n’en faut pour remplir une existence. Je courais du bois à la salle des Pas perdus, de la salle des Pas perdus aux Variétés.