Il faut qu’il y ait un vertige dans certaines situations morales et que les passions s’attirent comme la foudre. J’étais triste et désenchantée; je ne voyais autour de moi qu’affection et dévouement.
On s’acharnait à me refaire une âme, un cœur, une existence d’amours rendue impossible par mon insouciance et mes préoccupations.
J’appris vers cette époque une nouvelle qui me fit pourtant une grosse peine. Une femme, dont j’avais fait la connaissance quand je demeurais rue Geoffroy-Marie, vint me voir et me dit que Deligny avait été tué en duel. Je me rappelai combien il avait été bon pour moi et je lui donnai des regrets bien sincères.
Je gagnai en première instance mon procès sur le mobilier de la rue Joubert. Ce succès me donna quelque confiance. En voyant qu’on me rendait justice, même à moi, un sentiment doux pénétra jusqu’à mon cœur. Cette vie active qui m’avait effrayée d’abord avait pour moi maintenant une sorte de charme. J’étais étonnée de faire des réflexions qui ne s’étaient jamais présentées à mon esprit, ou qui n’y étaient arrivées que distraites par le tourbillon du monde ou par les entraînements de la jeunesse.
Je pris en dégoût la dépendance dans laquelle j’avais vécu jusqu’alors. A mesure que je pénétrais en moi, je regrettais de n’avoir pas dû à mon intelligence ce que j’avais dû à ma beauté.
Le procès sur la propriété du Poinçonnet devait se plaider dans le mois d’août au tribunal de Châteauroux. Mes adversaires, furieux de leur première défaite, employaient, comme toujours, les moyens extrêmes. Je fus obligée de faire un voyage au Poinçonnet. Ce voyage me fut bien pénible à cause des souvenirs qu’il me rappelait à chaque tour de roue. Les arbres, les stations, les buissons, tout avait un langage; je retrouvais l’image de Robert.
Le sentiment de la douleur présente rendait plus vif le regret du bonheur passé, de tant de songes évanouis, de tant d’illusions détruites! J’eus beaucoup de peine à entrer dans ma maison; on avait établi un gardien à la saisie. Je fus obligée d’attendre pendant une heure dans la cour que le gardien voulût bien se déranger pour m’autoriser à pénétrer chez moi, ce qu’il fit d’assez mauvaise grâce. Cette contrariété me fut très-sensible.
Quelques jours après mes adversaires vinrent fouiller la maison. Ils visitèrent les papiers les plus secrets de Robert; ils espéraient trouver la preuve que je n’étais que son prête-nom; et puis, je ne sais pourquoi, on était bien aise de faire du scandale, de traîner un grand nom dans la fange en le calomniant d’une manière odieuse.
Ces manœuvres inouïes, qu’on ne se serait pas permises vis-à-vis de personnes capables de se défendre, tournèrent à la confusion de mes adversaires. Elles indignèrent le tribunal et le disposèrent en ma faveur. Je fus défendue avec autant de cœur que de talent par M. Desmarest qui était venu plaider pour moi à Châteauroux.
Robert avait laissé de bons souvenirs dans le Berry, et lorsqu’on lui jeta l’insulte en pleine audience, juges et auditeurs se récrièrent.