J’étais restée à l’hôtel de la Promenade, attendant l’arrêt du tribunal avec l’anxiété d’une personne qui a encouru une condamnation à la peine de mort. Cette maison serait-elle vendue au plus offrant? Allait-on chasser jusqu’à mon souvenir de cette demeure qui devait toujours me rappeler les doux projets d’avenir formés par Robert et où j’avais eu l’espérance de mourir?

Mme Édouard Suard, la propriétaire de l’hôtel, fit tous ses efforts pour calmer mon anxiété pendant deux longues et mortelles journées. C’est une bonne et honnête créature, trop forte de sa vertu et trop juste d’esprit pour craindre le contact d’une femme déclassée quand il s’agit de donner une consolation, de calmer une douleur. Ce n’était pas la première fois, du reste, que j’avais pu apprécier la générosité de son cœur.

Lorsque je vins en ce pays pour la première fois, nous descendîmes à l’hôtel, puis Robert m’y ramena souvent quand il chassait dans la forêt. Sans cette aimable et indulgente personne, je serais restée seule, enfermée dans une chambre, des jours entiers.

Elle venait près de moi passer quelques minutes ou me faisait descendre près d’elle dans son salon particulier, petit sanctuaire tout orné de fleurs, d’ouvrages faits à la main, précieuses reliques qui annonçaient une vie d’ordre, de labeur et de foi.

J’étais tout heureuse d’écouter ses bons conseils, toute fière qu’elle voulût bien me les donner; malgré mon caractère et un genre d’existence qui contrastait singulièrement avec le fond de mes idées, j’appréciais à un très-haut point tout ce qu’il y avait de grand et d’élevé chez les autres femmes.

Ce sentiment du devoir qui leur semble si facile à accomplir me paraissait, à moi, une lourde tâche à remplir sur la terre, parce que la tentation du mal se présente sans cesse et sous toutes les formes. Au contact d’une honnête femme, mon cœur se dilatait, mon âme s’élevait; avec de bonnes paroles et un peu de persévérance, on m’aurait facilement arrachée à moi-même.

Ceux qui auraient pu opérer ce miracle n’y étaient pas intéressés, et puis, il y a toujours une moitié du monde qui empêche l’autre moitié de faire le bien. Que dirait-on, en effet, si l’on voyait une mère de famille recevoir une femme déchue pour l’initier aux joies pures et simples de son intérieur, pour lui montrer qu’elle a perdu sa part de paradis en ce monde, et l’amener par des regrets à une conversion qui, pour être tardive, si elle était sincère, ne serait pas moins acceptée de Dieu et de tous ceux qui croient en lui!

J’ai voué à Mme Édouard une profonde reconnaissance; je me suis tenue à distance par réserve; ce qu’on a souvent pris chez moi pour de la froideur était de la timidité. Je me rendais justice, parce que je ne crois pas que le mépris de personne ait jamais égalé celui que Robert m’avait inspiré pour moi-même.

M. Édouard était au tribunal et fut le premier qui vint me donner des nouvelles de mon procès. Les deux avocats de Paris, deux célébrités du barreau, étaient en présence; la séance avait été agitée, on espérait que je gagnerais, mais rien n’était certain parce que le jugement n’était pas prononcé.

M. Édouard Suard a un caractère d’une vivacité extrême, mais au fond c’est un excellent cœur; il avait eu des rapports d’intérêt avec Robert et lui gardait le plus affectueux des souvenirs; aussi, lors de tous ces vilains procès, il se mit en quatre pour m’aider à sortir d’embarras, me rassurer, et il parvint à me faire emporter un peu d’espoir.