Cette puissance concentrée, ce sourire plein de haine et de mépris, ce regard plein de colère ou d’amour, tout cela était nouveau pour moi et m’avait paru surnaturel. Pendant le temps que dura cette représentation, mon âme resta suspendue aux plis de la tunique dont la grande actrice sait si bien se draper; tout disparut autour de moi, je ne vis plus et n’entendis plus qu’elle. Je restai longtemps sous le charme qui me faisait adorer le Théâtre-Français.
Je disais donc que, comme toutes les puissances, Rachel était attaquée, et que moi, qui étais sérieusement éprise de son génie, je me révoltais quand on ne la trouvait pas parfaite.
—Elle est fière, impertinente, hautaine, disait donc ce jour-là la juive en question en parlant d’Andromaque. Je l’ai connue dans la misère, je lui ai prêté jusqu’à mes robes quand elle chantait dans les rues, et aujourd’hui elle ne me salue pas.
Cette ingratitude me paraissait incompatible avec le caractère de Rachel. Je savais, car les secrets de son existence appartenaient au public comme tous ceux des grands hommes, je savais qu’elle était généreuse jusqu’à la prodigalité, insouciante des grandeurs où l’avait élevée son génie, et que, loin de rougir de sa misère passée, elle en parlait elle-même et s’entourait volontiers de ceux qui l’avaient connue quand elle était enfant. Je donnai donc un démenti à ma chère camarade en l’assurant qu’elle se vantait en disant avoir connu Rachel, et surtout l’avoir obligée de ses robes. Elle jura ses grands dieux qu’elle disait la vérité; je la crus moins que jamais et je me promis d’en avoir le cœur net.
On n’était pas reçu à toute heure chez Mlle Rachel, quand on y était reçu, parce que les curieux et les importuns auraient envahi son petit hôtel de la rue Trudon. On m’avait prévenue, mais je me dirigeai chez elle en sortant du théâtre, décidée à voir par moi-même.
En effet, le concierge, qui se trouvait dans une jolie petite niche en entrant à droite, me fit signe de m’asseoir dans un beau fauteuil à la Voltaire, et me pria d’examiner ses tableaux et ses curiosités le temps qu’il irait voir si Mlle Rachel était visible. Je regrettais d’être venue. Qu’allais-je dire? comment allais-je m’y prendre? quel prétexte allais-je inventer pour motiver ma visite? La vérité était le dernier des moyens que je voulusse évoquer.
J’en étais là de mes réflexions quand un domestique en livrée entra, ce n’était pas celui qui était allé m’annoncer; le nouveau venu me regarda tout à son aise, puis, après m’avoir examiné quelques secondes, comme si sa réponse devait être subordonnée à l’air qu’il me trouvait, il me dit:
—Madame est dans son cabinet de travail, elle ne reçoit pas aujourd’hui; revenez jeudi à deux heures, madame vous recevra. Si ce que vous avez à lui dire est pressé, écrivez-lui.
J’avais eu peur d’un refus formel, mon cœur se dégonfla, et j’éprouvai autant de joie, à l’idée de voir et de causer quelques secondes avec cette femme sublime à mes yeux, qu’un astronome en aurait eu à se promener à pied dans les astres. Je dînais ce soir-là chez une personne qui avait un beau jardin, on me permit de faire un bouquet, je le trouvai si beau à cause des fleurs rares qu’il renfermait, que je l’envoyai à Mlle Rachel avec une lettre où je la remerciais de vouloir bien me recevoir.
Je n’avais pas encore trouvé mon prétexte, il vint me trouver lui-même. Le jeudi matin, à onze heures, un artiste, un père de famille qui avait un bénéfice aux Variétés la semaine suivante, vint m’offrir des places et surtout se recommander à moi pour lui en placer. Je pris deux loges de face une bonne avant-scène, et je me rendis chez Mlle Rachel.