Je fis mes préparatifs pour rentrer dans Paris, car la saison commençait à devenir trop rigoureuse, et puis la raison qui m’avait éloignée de chez moi n’existait plus.

Je travaillais avec ardeur à mon théâtre, mais j’avais de ce côté bien des ennuis, à cause des petites perfidies des femmes et de la mauvaise volonté des directeurs et auteurs, qui s’obstinaient à me faire jouer des soubrettes, des grisettes et des danseuses.

Je n’avais ni l’organe, ni la taille, ni le physique de ces emplois. J’étais mauvaise parce que j’étais toujours à faux.

J’étais très-mécontente du rôle qui m’avait été donné dans la pièce récemment distribuée. Ce rôle était celui de la reine des Bacchantes, espèce de figuration que tout le monde aurait pu jouer; il s’agissait seulement d’être bien faite, car le costume ressemblait à celui des tableaux vivants.

Ce n’était pas ce qu’on m’avait promis, et je signifiai au directeur que s’il ne voulait pas me donner un rôle que je pusse travailler, je quitterais le théâtre. On en parla aux auteurs, qui finirent par me donner, au refus d’une autre, le rôle du Palais de Cristal, dans la revue de 1852.

Je me donnais un mal dont on aurait dû me savoir gré. Une nouvelle danse, l’Impériale, venait de paraître; on me pria de la danser avec Page. J’acceptai, quoique depuis longtemps je désirasse en finir définitivement avec cette chorégraphie qu’on m’imposait dans toutes les pièces, toujours et à tout propos.

J’aimais tout ce qui avait du talent; je défendais mes préférées avec une chaleur qui me laissait toujours maîtresse du terrain quand il y avait discussion.

Il va sans dire que j’étais fanatique du talent de la grande tragédienne, talent magique, sublime, incontestable, qui trouvait pourtant ses détracteurs au milieu de méchantes cabotines sans autre esprit qu’une méchanceté constante et sans autre mérite qu’un joli visage. On la lapidait au physique ou au moral, la jalousie féminine trouve toujours prise.

Un jour, pendant une des répétitions de la revue, une jolie petite juive parlait très-irrespectueusement de Rachel, cette véritable reine de ses coreligionnaires. Je ne pus m’empêcher de prendre la défense de celle qui n’était pas là pour répondre, bien que je ne la connusse que pour l’avoir vue jouer et l’avoir applaudie comme tout le monde. Je me souvenais seulement d’avoir pleuré, tremblé, pâli plus que les autres en l’écoutant.

Après avoir assisté à une représentation de Phèdre, je rentrai chez moi en proie à la fièvre; j’avais le délire de l’enthousiasme; j’entendis toute la nuit tinter à mes oreilles la voix vibrante, plaintive ou sonore de la tragédienne. Jamais statue antique ne m’avait paru aussi belle que Rachel!