«Southampton, le 15 mai 1852.
»Je vous écris à bord du bâtiment qui, dans une heure, va m’emmener pour toujours loin de vous. Je pars sans illusions et sans espérances. J’ai fait faire pour vous à Londres une bague que je remets en montant sur le bâtiment à M. Godot, le seul Français, le seul être qui m’ait témoigné quelque intérêt. Peut-être cet intérêt ne vient-il que de l’immensité de ma douleur. J’ai pour compagnon, non de route, mais pour compagnon d’avenir, et que je dois retrouver, dans quatre ou cinq mois, dans les pays où je vais isoler ma douleur et cacher ma misère, un garçon que j’ai rencontré à Londres et qui, comme moi, va chercher l’oubli et l’existence loin de la France. Le rapprochement de position a fait notre rapprochement de sentiments, et nous nous trouvons liés par les mêmes idées. Il me donne du courage, et nous espérerons ensemble.
»Vous aurez été belle et superbe aux courses du Champ de Mars. C’est du reste un beau piédestal qu’une ruine comme la mienne, et je ne doute pas un seul instant qu’on ne paye fort cher la curiosité d’une nature comme la vôtre. Vous verrez, sur la bague que je vous envoie de Londres, la date du 15 mai, de Southampton. C’est le jour où tout est fini pour moi et où pas une voix amie n’est venue me dire: Je penserai à toi!—merci de m’avoir aimée!—Je meurs de chagrin, je meurs sans laisser un souvenir derrière moi. Vous avez dit et répété, depuis mon départ, que pour vous venger vous vouliez toute mon existence, toute ma fortune, tout ce que j’avais de jeunesse et d’illusions. Eh bien! soyez heureuse; je suis parti; je vous ai donné tout mon avenir, tout mon cœur, toutes mes larmes, toute ma fortune pour vos caprices, et je pars, le cœur brisé et l’œil desséché, sans une livre sterling pour vivre. J’ai payé mon passage. Je vais beaucoup plus loin encore qu’à Sidney. Je ne resterai là que huit jours et je me rembarquerai pour d’autres îles plus éloignées. Je suis décidé à tuer ma douleur morale, à force de souffrances physiques. Je ne suis plus de ce monde, et l’immensité de mon amour, comme l’immensité de votre infamie, ne sera compensée que par ma misère et mes souffrances. Cette bague que je vous envoie vous servira, comme mon portrait, à faire valoir plus cher et payer de même vos attraits. Dépêchez-vous, car votre vie s’avance, et ma seule vengeance, que j’attends du temps, vous paraîtra hideuse et terrible. Aujourd’hui que je pars, ce n’est pas vous, Mogador, que j’ai aimée, mais un rêve, une femme dont le souvenir, dont l’idéal restent gravés dans mon cœur, femme sans nom, sans passé, femme de ma création, de mon amour, que j’ai rêvée, façonnée comme mon cœur la voyait, et qui est morte à tout jamais, et pour laquelle je prie Dieu chaque jour.—Ce n’est pas vous que j’ai aimée, on ne peut aimer que ce qui est beau et noble, et la femme que j’aimais, je l’adorais. Allez, allez, Céleste, la Providence ne pardonne pas. Plus aujourd’hui vous jouissez de ma ruine, plus vous serez malheureuse, méprisée, et cette même Providence sera sans pitié pour vous comme vous l’avez été pour moi. Votre vie sera bientôt un enfer. Moi, je vais me créer une vie nouvelle, et vous, le pain que vous mangerez sera payé par le mépris général, et sali par la fange d’où il sortira. Vous avez été INGRATE! Vous n’avez eu de baisers pour moi que pour mieux me mentir.
»Je vous pardonne tout, mensonges, ingratitudes. Pourquoi auriez-vous eu quelque respect pour moi, qui ai été assez lâche pour supporter toutes vos insultes?
»Je vous pardonne, mais Dieu vous maudira, vous, femme sans cœur et sans âme.
»Personne ne saura où je suis. Si la force physique m’abandonne, eh bien! Dieu et le monde me pardonneront, car j’aurai souffert du cœur et du corps; adieu! Soyez heureuse, si l’argent peut faire le bonheur, et n’augmentez pas votre infamie par de cyniques paroles sur mon compte. Que la devise de votre voiture: «Forget me not» (ne m’oubliez pas) ne soit pas le sujet de plaisanteries qui deviennent ignobles, quand elles tombent sur un homme qui avait fortune, nom, avenir, et qui travaille de ses mains pour vivre.
»Robert.»
«A bord du Chusan, le 15 mai 1852,
cinq heures du soir.
»Je viens de quitter Southampton à deux heures et demie. Pas un passager, pas un matelot, pas un mousse qui n’eût quelqu’un venu pour l’embrasser, et moi, je suis seul, seul, comme un maudit. Toute la ville était sur le port, poussant des hurrah pour nous souhaiter bon voyage.