»Des bateaux à vapeur nous ont accompagnés pendant deux heures en mer. On avait permis à chacun des passagers d’emmener, pendant ce temps, les uns leur famille, les autres leurs maîtresses. Chacun partait triste, mais chacun avait quelqu’un qui lui disait: Au revoir! Moi seul, je suis seul. Personne, pas même la consolation d’avoir près de moi un Français qui me comprenne, Ils avaient tous quelqu’un qui les aimait, qui les regrettait.

»Moi je n’ai personne qui me regrette, qui m’aime.

»Pendant que j’écris cette lettre, vous, Céleste, vous jouissez de votre triomphe. Il n’y a pourtant pas de quoi, car je ne me suis guère défendu. J’étais si heureux de vous voir sourire. O mon Dieu! je souffre bien, car je suis bien seul dans le monde, et j’avais pourtant bien besoin d’affection et d’amour. Ces bateaux qui nous ont accompagnés viennent de nous quitter. Ils avaient à bord de la musique qui n’a cessé de jouer. Cette musique me portait sur les nerfs d’une manière atroce et je pleurais comme un enfant. Fou que je suis! je croyais en quittant Southampton te reconnaître dans chacune des femmes qui agitaient leurs mouchoirs en l’air; mais ce n’était pas à moi qu’on disait adieu. Qui donc peut m’aimer, qui donc peut me regretter? Me voici pour trois mois entre le ciel et l’eau. Cette lettre ne t’arrivera pas avant longtemps. Je tâcherai de la donner en passant au Cap. Je t’écrirai tous les jours, car ta pensée ne me quitte pas. Tu m’as fait bien du mal, tu as été sans pitié; mais je te pardonne. Je ne crois pas jamais revenir, jamais te revoir, mais ma dernière parole sera pour te dire: Je t’aime. Et quand même je te reverrais, à quoi bon le désirer, à quoi bon espérer? N’ai-je pas tout donné, tout sacrifié pour un espoir, espoir trompé chaque jour depuis cinq ans? Sais-tu ce que c’est que le désespoir? c’est le cœur déchiré, c’est le rêve évanoui, c’est le réveil à la réalité. Eh bien! Céleste, voilà ce que j’ai aujourd’hui. Tu m’as trompé cinq ans, jusqu’au jour où tu as été sans pitié. Que m’importe aujourd’hui l’avenir, la misère? Oh! je sais ton raisonnement; tu n’as même pas pitié de moi.—J’ai ma famille, dis-tu, qui viendra à mon secours; mais tu ne sais donc pas que quand je mourrai, ma famille ne le saura que trois mois après.—Et puis, je ne veux rien; où donc serait le prix de mes sacrifices pour toi, si j’avais compté sur les autres? Je ne compte que sur moi pour vivre. Ma douleur fait presque ma force, et si je répare ma position perdue, ce sera à moi seul que je le devrai. Je vais me mettre sur mon lit, car je suis très-fatigué. Voilà bien des nuits que je passe sans sommeil; mes pauvres yeux sont bien rouges. Et du reste, que puis-je te dire qui te touche? Tu es heureuse maintenant, tu es libre; mon souvenir est déjà bien loin. Mon seul bonheur sera de t’écrire tous les jours quelques lignes, de penser à toi. A demain, si la mer n’est pas trop mauvaise.—J’ai ton portrait près de moi et je l’embrasse souvent.»


«Mercredi, 19 mai 1853.

»Depuis samedi, voici la première fois que je puis me tenir un peu. Jusqu’à présent, le temps ne permettait pas de rester debout. Je suis en face des côtes d’Afrique. J’ai passé tout mon temps sur le pont, assis dans un coin, nuit et jour, pensant au passé que chaque coup de vent emporte un peu plus loin de moi. Mon souvenir doit s’effacer de ta pensée, comme ces horizons que mon regard ne voit plus derrière le sillage du navire.

»Je souffre beaucoup, non pas du corps, car ces souffrances me sont insignifiantes; mais le cœur, mon pauvre cœur est brisé, d’autant qu’il n’a aucune consolation dans les affections qu’il laisse derrière lui. Pourquoi faut-il que j’aie porté tout ce que j’avais de cœur sur une espèce de fléau, dont la vie ne respirait que la destruction et la ruine. Tout ce qui t’aimera, tu le détruiras; tout ce qui est beau, tu le détestes. Le mal est ton essence; plus il est grand, plus tu souris. Quand il ne reste plus rien à détruire, tu rejettes tes victimes loin de toi, tu les salis, tu les insultes.

»Depuis samedi, je n’ai aperçu qu’un vaisseau bien loin, il retournait en France: y reviendrai-je jamais? Je ne le crois pas; qu’y viendrais-je faire?

»Dimanche, tu as dû aller à Chantilly. Chaque jour ma pensée se reporte en France, mon pauvre pays où j’ai cru être aimé!—Voilà mon avenir: travailler à Sidney avec le rebut de l’Europe, au milieu de la fange de la population anglaise, les galériens!

»Je n’ai pour ressource à bord qu’un petit Polonais de vingt ans, qui dit quelques mots de français, et qui, exilé par suite des guerres de la Hongrie, va tâcher de vivre là-bas, comme moi, sans espoir et sans but. Encore est-il très-malade depuis son arrivée à bord.