»Le reste me paraît être un ramassis d’affreuses canailles qui se sauvent d’Angleterre pour éviter la justice. Le bateau est très-mauvais, c’est son premier voyage. On dit qu’aux premières on est mieux; mais aux secondes, on est nourri indignement, on mange avec les matelots les restes de la table des premières. Il y a un Français aux premières qui est négociant de Rouen, qui se sauve en faisant banqueroute. Je l’ai vu à peine, et il paraît peu se soucier qu’on sache même son nom; je l’ai su à Londres, avant de partir. Du reste, je suis si mal équipé pour voyager, que je suis trempé comme une soupe toute la journée.—Mais bah! que m’importe! pourvu que le temps me permette de temps en temps de t’écrire. Je regarde ton portrait. Je pense à toi, à toi que je devrais haïr pour toute la haine que tu as eue pour moi. Je cherche dans ma tête de quoi tu pouvais te venger sur moi, qui t’adorais. Etait-ce ma faute si tu étais ce que tu étais?—N’ai-je pas tout tenté pour t’en faire sortir? Pourquoi alors m’avoir fait tant de mal?—Il n’y avait donc dans ton cœur aucune place, même pour la pitié. Rien pour moi, rien que de la haine! De quoi te vengeais-tu? Est-ce donc ta nature? Tu dois être heureuse, maintenant. J’ai pris le genre humain dans une horreur atroce. Je hais tout le monde, car tout ce qui a de l’argent peut me voler, me voler ce que j’aime, ce que j’adore.

»Le bateau marche très-vite, et l’on nous fait espérer que nous arriverons au cap de Bonne-Espérance vers le 20 juin. Je serai presque à moitié chemin; jusque-là, le ciel et la mer.

»Si les vents sont bons et s’il ne nous arrive pas d’accident en traversant la mer des Indes, j’arriverai à Sidney du 1er au 15 août. Je retrouverai-là, quinze jours après, le jeune homme dont je t’ai parlé dans ma dernière lettre.

»J’ai bu énormément pendant les derniers jours que j’ai passés à Londres, non pas pour soutenir mon énergie, mais pour m’étourdir et oublier. Loin de me faire oublier, l’ivresse m’a rendu encore plus malheureux. Plus je souffre, plus je suis heureux, car tout le mal me vient de toi. Comme il y a loin de ces jours où tu te disais si fière de moi! Toi que j’avais ramassée de si bas, et qui, dès le premier jour, prévoyais ton ouvrage!—Te souviens-tu, quand tu m’as dit que je te détesterais un jour?—Tu avais déjà ton but à cette époque. Tu l’as caché jusqu’au jour où tu l’as avoué hautement et à tout le monde. Quel avenir! Quelle position à cette époque-là! Comme j’étais brillant! comme je suis bas aujourd’hui, et comme tout le monde, comme toi-même, tu méprises cet amour qui a été de la lâcheté!

»Je te quitte, car la tête me tourne d’écrire. A demain, si je le puis, sinon au premier jour tranquille. Comme je suis fou, je ne puis m’ôter de la tête qu’en quittant Southampton je t’ai vue sur la jetée! C’est de la folie, mais je ne puis fermer un instant les yeux sans te revoir. J’ai vu une femme pleurer, qui a regardé le bâtiment longtemps s’éloigner.—Allons, je suis fou, cela ne pouvait être toi. Et puis, est-ce que quelqu’un m’aime?

»Adieu, à demain.»


«Vendredi, 21 mai 1852.

»Je viens de passer une journée et une nuit atroces. Le temps est un peu plus calme ce matin et je tâche d’écrire quelques lignes. Cette nuit que je viens de passer entièrement sur le pont, sans pouvoir descendre un instant me reposer, ne m’a pas paru trop longue. Le ciel était bien clair, les étoiles étaient superbes, il n’y avait qu’un vent épouvantable, vent d’Afrique bien chaud, qui vous brûlait la figure.

»Comme tu dois être heureuse, toi, tu vois des fleurs, tu dois en avoir beaucoup chez toi, et moi qui aime tant la campagne, O mon pauvre château! Pauvre Poinçonnet! Vous avez des roses, et moi qui vous soignais avec tant de bonheur, moi qui aurais voulu faire de vous un petit paradis, qui aurais voulu que tout dît autour de moi: Je t’aime! Pauvre fou! tu n’étais que le jouet d’une femme pour laquelle ton existence et ta fortune n’étaient rien, il lui fallait encore te briser le cœur, t’insulter, et à chaque insulte tu as été assez faible pour lui pardonner! Que voulez-vous, mon Dieu! je lui pardonne encore aujourd’hui. Et vous seul savez, ô mon Dieu! quelle existence elle m’a faite, ce que je souffre; moi dans qui vous aviez mis tant de cœur, tant d’amour, tant de beau! Vous seul pouvez voir où je suis descendu! avec qui et où je vis et comment je vis! Voilà la récompense de cinq ans d’amour, de dévouement sans bornes.—Voilà la récompense et le merci que me gardait cette femme! le mépris et l’oubli!—Eh! mon Dieu, pourquoi aurait-elle été autre pour moi que pour les autres? Pourquoi? mais parce que je l’aimais comme elle ne pouvait jamais espérer d’être aimée; parce que si elle ne m’aimait pas, elle devait au moins respecter une passion comme la mienne, passion honteuse pour moi, puisqu’elle ne pouvait me donner qu’une existence flétrie; mais elle aurait dû être à mes genoux toute sa vie et me remercier d’un amour dont elle était indigne, d’un amour qui pouvait lui tout faire pardonner. Qu’a-t-elle fait au lieu de cela? Quand elle a eu tout détruit en moi et autour de moi, elle a poussé un éclat de rire comme celui de l’enfer et elle m’a dit:—Mais regarde donc, pauvre misérable! Je ne suis et ne veux être qu’une fille. Tu n’as plus rien à me donner, je n’ai plus rien à te vendre. Je viendrai te voir quand j’aurai le temps; mais on me paye très-cher ailleurs, je ne viendrai que pour jouir de ma destruction et me reposer près de toi en te regardant souffrir.