»Après tout ce que j’ai fait pour cette femme, voilà ce que je suis aujourd’hui, voilà ce qu’elle a été, et je lui pardonne, je désire qu’elle ne paye pas trop cher, par ses regrets, son ingratitude envers moi. Le bon Dieu a mis au fond du cœur de chaque créature humaine un ver rongeur qui s’appelle le remords, et qui, le jour où il s’éveille, vous déchire cruellement sans répit et pour toujours. Souvenez-vous de ce que je vous dis aujourd’hui, Céleste; ce jour-là n’est pas loin; ne vous faites pas d’illusion, vous aurez une existence de damnée; vous vous traînerez aux genoux de quelqu’un, vous lui demanderez grâce, vous croirez le toucher à force de dévouement, comme j’ai essayé de le faire; eh bien! à vous on dira:—Tu n’es qu’une fille perdue, ton amour, c’est du venin. On vous répondra comme vous m’avez répondu, par l’insulte, et vous n’aurez pas la consolation que j’ai aujourd’hui, c’est d’avoir offert et donné un amour beau, vrai, amour digne de toute femme belle et digne d’être aimée. J’ai dépensé toute ma vie, toute ma force, toute mon intelligence à faire de vous un être respectable et reconnaissant. J’ai tout usé et suis arrivé à ne faire qu’une ingrate, avec tous les vices qu’elle avait avant. Personne ne saura toutes mes souffrances physiques. Personne ne saura se faire une idée de mes souffrances morales. La misère ne m’effraye pas, et je travaillerai avec rage pour nourrir cette existence que vous avez détruite moralement. Je ne dois pas me relever jamais de ma ruine. Les fortunes ne se refont pas, et puis je suis bien vieux déjà, et il faut de longues années pour faire une fortune. Je n’ai donc besoin que de la vie matérielle nécessaire, et mon intelligence y subviendra.
»Si le temps ne change pas, nous n’arriverons pas avant quatre mois, et voilà huit jours seulement de passés. Quatre mois en mer!
»Que je serais heureux de voir une fleur! Quand j’arriverai à Sidney, ce sera en plein hiver, car je serai juste au-dessous de Paris. Quand il sera minuit à Sidney, il sera midi à Paris, de même le mois d’août est le milieu de l’hiver. Ainsi donc me voilà privé pour longtemps de verdure et de fleurs. J’ai la tête qui me tourne et te dis à revoir. A demain. Je ne suis pas encore fort comme marin, et la mer est loin d’être belle. Il faut tout le bonheur que j’ai à te parler pour pouvoir écrire. Cette lettre ne te parviendra peut-être jamais. A revoir! A demain! Demain, j’aurai une ride de plus, car je vieillis bien maintenant en un jour.—Vieillir sans avoir vécu. Vieillir par la souffrance!
»A demain!»
«Samedi, 22 mai 1852.
»Voilà huit jours d’écoulés. J’ai passé une grande partie de la nuit sur le pont, le vent était bien calme et le ciel magnifique. J’ai chanté ces beaux vers de Musset que j’avais mis en musique et que je t’avais envoyés du Poinçonnet.
»Si tu ne m’aimais pas, dis-moi, fille insensée.
»Je les ai chantés toute la nuit. Tout le monde dormait à bord, et d’ailleurs personne ne m’aurait compris; et puis, à deux heures, je me suis couché et endormi avec de beaux rêves. Je ne sais pourquoi ton souvenir se mêle jusqu’à mon sommeil, c’est une souffrance de plus pour le réveil. Et pourquoi t’écrire? C’est une jouissance de plus pour toi que mes plaintes, et puis, qu’ai-je à te dire? Des vérités que je connais aujourd’hui et qui t’affectent peu; car que t’importe? Moi, pour rendre le fond de ma pensée, tout ce que mon cœur a d’amertume et d’amour, j’ai toujours la même phrase, et j’ai pourtant dans le cœur comme une musique dont la phrase aussi est toujours la même, mais dont le son délicieux varie pour mon âme.
»Je me suis fait un ami à bord. C’est un petit terrier, un chien qui appartient au capitaine. Il m’a pris en affection et je l’appelle Finoche, en souvenir de votre petite chienne. Finoche, l’ingrate! Elle caresse l’heureux du jour. Elle a été pourtant bien heureuse au château.