Jugez de ma surprise; c’était Deligny! Deligny qu’on m’avait dit mort! Deligny bien portant et en costume d’officier! Je fis trois fois le tour de sa personne avant de lui dire un mot.

—Ah çà! dit-il, est-ce que vous ne me reconnaissez pas? Faut-il que je vous donne ma carte?

—Si, je vous reconnais bien, mais je ne suis pas fâchée de vous entendre causer un peu. On m’avait dit que vous étiez mort.

—Moi! dit-il en riant, je vous aurais envoyé un billet de faire part; mais, Dieu merci, je me porte bien, je suis à Paris depuis deux jours, c’est le temps qu’il m’a fallu pour vous déterrer. Voulez-vous me permettre de vous embrasser?

—De grand cœur.

—Hein! me dit-il, en se posant sur la hanche, je suis changé. Oh! c’est qu’il fait chaud là-bas, et j’ai mangé pas mal de vache enragée. C’est égal, c’est fait et je n’en suis pas fâché! Je suis caserné à l’Ecole militaire. Je suis en petite tenue, aujourd’hui, ajouta-t-il en faisant un tour sur lui-même; il y a la grande tenue qui est très-belle, je la mettrai la première fois que je viendrai vous voir, si vous le permettez.

—Mais certainement, mon bon Deligny, tant que cela vous fera plaisir; vous avez l’air si joyeux que je n’ai pas besoin de demander si vous êtes heureux. Êtes-vous toujours querelleur?

—Il n’y a rien de changé, me dit-il, en me prenant les mains, et mon affection pour vous moins que tout le reste.

Comme je riais d’un air incrédule, il reprit:

—Il n’y a pas grand mérite à ne pas changer d’amour dans ce pays-là, où les femmes ressemblent à de la réglisse noire, et quand on leur parle de trop près, on a toutes les chances possibles pour qu’un Bédouin de mari vous envoie une balle dans la tête en guise de réponse; et puis ce n’est pas là le motif, mais je n’aimerai jamais une autre femme que vous.