LIVRE HUITIÈME.

SOMMAIRE

DU LIVRE HUITIÈME.

Mérovée, trompé par Draguta, pleure et son fils et son ami; tant de maux l'entraînent vers la tombe; il est mourant, et l'armée qu'excite Egidius, demande un chef. Elle le choisit, c'est Egidius; il doit recevoir le commandement de Mérovée même; le jour est choisi pour son triomphe, et l'armée s'assemble au champ de Mars. Déjà Egidius va recevoir la lance et le bouclier. Ulric aperçoit dans le lointain voler la poussière, et distingue deux hommes à cheval; il croit les reconnoître, il s'écrie. Childéric s'élance dans les bras de son père, et Viomade presse les genoux de son roi. L'armée en tumulte partage la joie de son maître; on entoure, on écoute, on admire Childéric. Egidius est oublié, et va cacher sa fureur. Mérovée rentre dans la ville suivi de son fils, de son ami, et de toute son armée. Il ordonne un pompeux sacrifice, et Diticas, après la cérémonie, annonce au peuple la fête du Guy, et ordonne de la part des dieux de choisir le jour pour élever Childéric sur le pavois; l'armée y consent avec transport, et des prières solennelles terminent le sacrifice.

LIVRE HUITIÈME.

Tandis que Mérovée, plein de confiance dans les paroles de l'oracle et dans les soins d'un ami, attend avec une impatience mêlée d'espoir, et compte les momens, Egidius qui a obtenu des secours de Rome, et à qui Odoacre, roi des Saxons, en promet de nouveaux encore, augmente chaque jour son parti. Il accuse déjà de lenteur le traître Draguta; mais il est de retour, et se présente aux yeux du roi, qui le voyant seul et accablé d'une feinte douleur, se sent frappé, prêt à mourir. Le Hun, les regards baissés, le front abattu, restoit en silence. Oh! parle, parle, malheureux! dit le roi, quoique je ne t'entende déjà que trop. O père infortuné! dit Draguta; écoutez ce triste récit.... Nous arrivâmes sans accident jusqu'à l'habitation de ma nombreuse famille; je retrouvai encore mon père plein de force et de santé, je lui avouai le motif de mon voyage; je l'instruisis que je devois la vie à mon compagnon: mais mon père en un moment détruisit mes espérances.... il m'apprit.... ô ciel!... il m'apprit qu'Attila, furieux de sa dernière défaite, avoit fait massacrer tous les prisonniers, sans en excepter votre fils. Mon père m'assura l'avoir vu périr!... Je résolus de n'apprendre cette affreuse nouvelle à Viomade que lentement et avec précaution; mais son zèle impatient hâta mon aveu. Ah! comment vous peindre sa douleur? jugez-en par les effets. Son sang déjà échauffé par la fatigue d'une aussi longue route, s'enflamma; une fièvre ardente le dévoroit: il tomba dans un affreux délire, nous lui prodiguâmes inutilement nos soins; tout-à-coup la raison lui revint, et il me fit appeler. Pars, Draguta, me dit-il, va porter au roi, mon maître, ces tristes détails; dis-lui que Viomade est mort de douleur, porte-lui mes flèches, et donne-moi mes tablettes, je veux y tracer un dernier adieu. Mais tandis que je les lui présente... il expire en nommant son roi.... Voici ses tablettes et ses flèches.... Depuis long-tems Mérovée n'écoutoit plus, et Draguta auroit pu parler long-tems encore, sans être interrompu. Le roi immobile et glacé, l'œil fixe et l'ame suspendue, cessoit de le voir et même de l'entendre; sa douleur trop vive avoit comme anéanti tout son être, il ne la sentoit plus. Ceux qui l'entouroient en furent effrayés, sa blessure se r'ouvrit, il tomba baigné dans son sang, on craignit pour sa raison et pour sa vie; plus malheureux il vécut, et se rappella tous ses revers. Draguta, satisfait du succès de sa trahison, courut en recevoir le prix. Egidius lui remit la somme qu'il lui avoit promise, et le nomma au grade dont il l'avoit flatté; mais sachant que l'homme qui s'est déjà vendu au crime est toujours prêt à se vendre de nouveau, et à trahir celui qu'il a servi, il le fit empoisonner dans un festin. Récompense digne d'un traître.

Egidius, délivré de ceux qu'il redoutoit le plus, apprit avec une extrême joie, que la santé de Mérovée laissoit peu d'espoir de le conserver long-tems. La paix étoit loin de disposer les Francs à se nommer un chef qui pût remplacer le roi mourant, et les conduire aux combats; mais Egidius annonçoit toujours les Saxons, et le seul espoir des batailles suffisoit pour enflammer ces Francs valeureux. Ce bruit d'ailleurs n'étoit pas sans fondement: Odoacre menaçoit Angers; dans ce moment, attaqué lui-même par les Visigoths, il ne songeoit qu'à se défendre; mais il étoit facile de déterminer les troupes à ne pas attendre l'ennemi, elles furent assemblées tumultueusement et sans connoître elles-mêmes la main qui les faisoit agir. Bientôt l'air retentit de leurs murmures; elles osèrent accuser le roi d'inaction, d'oisiveté, et enfin demander à haute voix un chef et la guerre. Mérovée mourant, ignoroit ces clameurs séditieuses, mais il fallut l'instruire du vœu de ce peuple barbare et insensé. Egidius avoit été nommé au champ de Mars; il devoit commander les armées sous les ordres du monarque; de là au trône il n'étoit qu'un pas; ce pas Egidius comptoit le faire bientôt. L'armée, cruelle jusques dans ses respects, voulut que l'ambitieux romain reçût le commandement des mains du roi: on choisit le jour le plus prochain, et les plus hardis parmi les mutins se chargèrent de porter au monarque le vœu du peuple. Ce vœu pourtant n'étoit pas général; les guerriers qui avoient marché contre les Romains, se voyoient avec honte sous les ordres d'un ennemi vaincu par eux. Mérovée ne put, sans surprise, apprendre un choix si humiliant pour les Français. Quoi, leur dit-il, c'est le stipendiaire des Romains qui va conduire mes guerriers! c'est celui à qui j'ai enlevé la moitié des Gaules, qui va commander les mêmes troupes qui l'ont renfermé dans Soissons! N'est-il donc parmi vous aucun soldat courageux, aucun général vainqueur? Prêt à descendre vers la tombe, accablé de douleur, aurois-je celle de prévoir l'instant où mon peuple, libre du joug romain, dont il fut délivré par les Mérovingiens, ira de lui-même s'offrir à ses ennemis? Ce discours jeta le désespoir dans le cœur des braves qui l'entendirent; mais il ne toucha point les rebelles, qui se retirèrent, en suppliant respectueusement le roi de consentir à paroître au champ de Mars. Cette démarche révoltoit sa noble fierté, affligeoit son ame; cependant le conseil l'engagea à conserver par là l'apparence du commandement, et quoique avec une profonde tristesse, il s'y décida.

Mérovée cependant ne tenoit plus à sa grandeur; il n'avoit plus de fils à qui la transmettre; il ne tenoit pas plus à la vie, il n'avoit plus d'épouse, plus d'ami pour l'embellir;... mais il chérissoit son peuple, et aimoit sa gloire.