Il parut ce jour que hâtoient les vœux d'Egidius. On étoit dans le plus beau mois de l'année, et le soleil fier d'éclairer le monde, planoit du haut des airs, brillant et couronné de ses rayons; les troupes déjà revêtues de leurs armes qui étinceloient frappées des feux du dieu du jour, se rendoient au champ de Mars, et se livroient à cette joie immodérée que cause toujours au peuple un spectacle, quel qu'en soit l'effet ou la cause. Mérovée parut entouré de ses braves, qui pouvoient à peine contenir leur indignation; il étoit sur un char traîné par des taureaux superbes, revêtu de ses habits royaux; la majesté de son visage n'étoit point éteinte par la douleur dont il conservoit la trace; son aspect noble et touchant émut tous les cœurs; on voyoit tomber des yeux des plus grands guerriers, ces pleurs qui honorent le courage. Les cris de vive le roi! ces cris si chers aux Français, se firent entendre, et Mérovée, malgré les maux sans nombre dont il étoit dévoré, ne les entendit pas sans émotion; il sentit qu'il étoit aimé, ce mouvement fut doux pour son ame. Un trône élevé attend le roi; Egidius, palpitant d'impatience et de joie, comptoit les instans; agité d'une secrète inquiétude, il voudroit encore presser son triomphe qui s'apprête. L'armée se range en bataille, chacun reprend son rang. Le roi monte sur son trône; déjà on lui présente la lance et l'épée dont il doit armer Egidius, déjà le perfide romain enlève fièrement son casque, va le remettre à Valérius, et pour la dernière fois se prosterne devant le roi, qu'il se propose de renverser; les braves détournent les yeux d'un spectacle qui les désespère, l'armée attentive observe un profond silence. Ulric porte au loin ses regards,... un objet l'a frappé, son cœur en est ému;... il fixe encore ses yeux sur l'objet qui s'approche, il ne s'est pas trompé!... S'élançant tout-à-coup, repoussant Egidius, et paroissant au milieu de l'armée... Soldats! arrêtez, arrêtez! s'écria-t-il; voici Childéric; voici Viomade, voici le fils du roi! et tombant aux genoux de Mérovée: O roi! digne d'un si grand bienfait, voilà votre fils... En croira-t-il ce discours? ah! s'il en doute, ce doute fera bientôt place à la plus délicieuse certitude. Mérovée, à peine descendu de son trône, voit sauter de cheval, légèrement à terre, le plus beau des hommes, et sent dans ses bras le plus tendre des fils; Viomade se présente à son tour; Mérovée le presse contre son cœur, l'armée partage l'attendrissement et la joie de son maitre. La beauté, dont l'empire est si prompt et si assuré, leur parle déjà en faveur de Childéric; on le presse, on l'entoure; Egidius est oublié, il le voit, il le sent, pâlit de fureur, et frémit de rage.... O traître Draguta! osoit-il dire: c'est à présent qu'il regrette que la tombe où il l'a précipité, le dérobe à sa vengeance. Childéric se rend aux vœux du peuple, impatient de le voir; il se mêle à l'armée. Le tems qui a développé ses traits ne les a point changés, mais son vêtement sauvage donne à ce visage doux et riant, une grace inconnue qui entraîne. Les Francs admirent surtout sa belle chevelure blonde et bouclée, ornemens des rois... Lui-même reconnoît une foule de guerriers, il les nomme, se rappelle leurs exploits, revoit grands et hardis ceux qu'il a laissés enfans comme lui; enfin il aperçoit le jeune et charmant Eginard, le fils du brave Ulric, celui qu'il aima dès le berceau; Eginard attendoit un souvenir de son maître, il reçut les caresses de son ami; Childéric parut transporté de joie en le voyant; tant de marques de sensibilité ravirent les cœurs. La mémoire est sans doute le présent le plus magique que le ciel puisse faire aux grands de la terre, celui qui leur attire le plus d'amour. Quand un regard est une faveur, un mot une distinction, combien un souvenir honore! combien cette marque de bienveillance flatte le sujet qu'elle énorgueillit! O rois, qu'il vous est facile d'être aimés, et d'être aimés avec idolâtrie! O vous! qui entourés de la majesté du trône, de ces rayons presque divins, paroissez déjà à nos yeux si imposans et si fiers, quand vous adoucissez pour nous cette effrayante splendeur, que nous passons rapidement du respect à l'amour! mais, hélas! pourquoi ne suffit-il pas que vous soyez sensibles pour nous rendre heureux? pourquoi les rois bons, ne furent-ils jamais les bons rois? pourquoi, enfant mutin et indiscipliné, l'homme abuse-t-il de tout, et a-t-il besoin d'un frein sévère?

Le retour de Viomade n'est pas moins cher à l'armée; ce brave qui a combattu tant de fois au milieu de ces rangs, et dont on déploroit la mort, lui est rendu. Les soldats veulent connoître par quels miraculeux événemens le prince a disparu, comment Viomade l'a retrouvé; chacun l'interroge, il répond: ce qu'il dit vole de bouche en bouche; le jour se passe tout entier dans ce désordre heureux. Childéric s'est rapproché plusieurs fois de son père, de ce tendre père, qui le contemple avec cette joie paternelle que son cœur ne peut contenir; il croit, lorsqu'il sourit, revoir Aboflède, il croit l'entendre, c'est sa voix douce et persuasive. Egidius, qui n'a pu détourner l'attention du peuple des objets qui le captivent, va cacher sa honte auprès d'Egésippe qu'il adore; et le roi, accompagné de son fils, reprend le chemin de Tournay. Viomade, entouré des braves, suit le char royal, et le roi rentre dans son palais, aux acclamations générales. En revoyant sa famille, chacun raconta ce dont il avoit été témoin, ce qu'il avoit entendu. Childéric, si visiblement protégé par les dieux, échappé miraculeusement aux barbares, après avoir vécu dans les forêts; Childéric, si sensible à l'amitié, si beau sous ces vêtemens de peau d'ours, armé de ses flèches légères, et porteur du javelot; Childéric enfin étoit l'objet de tous les discours; déjà on l'aimoit, déjà on l'élevoit en pensée sur le pavois; le peuple se précipite en foule par-tout où il porte ses pas; plus il se montre, plus on est impatient de le voir encore. Amiens, cette première capitale de la France, supplia Mérovée de revenir dans ses murs; il y consentit, et fier de son bonheur, il accompagna Childéric dans les différentes villes où il se fit voir aux peuples, charmés de sa présence. Childéric avoit déjà quitté les vêtemens qu'il portoit dans les bois, et revêtu ceux d'un guerrier français; tous deux le parent également, et cette main qui lançoit adroitement la flèche de Bélénus, brandit avec grace la lance de Mars. Le casque brille sur ce front rempli de candeur, ses yeux si beaux en paroissent plus fiers, et les boucles blondes, qui voltigent autour du casque, mêlent leurs ondulations à l'éclat guerrier des armes; c'est ainsi que le jeune prince paroît formé pour la gloire et pour l'amour.

Mérovée, impatient de connoître à quels événemens il devoit le retour inespéré d'un fils et d'un ami, n'avoit pas attendu si long-tems pour s'en instruire; dès le soir même de leur arrivée, il avoit interrogé Viomade et son fils. Mérovée admiroit moins les circonstances extraordinaires du récit de Childéric, que la vivacité, l'éloquence de ses discours. Ce n'étoit point le farouche élève de la nature, le sauvage enfant du désert qui s'exprimoit, mais un prince noble et rempli de grace, qui développoit à ses yeux une ame pure, des sentimens délicats, des pensées sublimes. Malgré tous les maux que lui a causés Gelimer, le roi sent combien il doit révérer la mémoire de l'homme vertueux, qui a semé dans le cœur du prince de si précieux principes, et il adresse à son ombre un pieux hommage. Ce n'est point assez encore, Mérovée ordonne un pompeux sacrifice pour remercier les dieux protecteurs de son fils; mais il ordonne aussi qu'il soit célébré en l'honneur de Gelimer. Les Bardes consacrèrent dans leurs vers sa vie sublime et sa mort généreuse: c'est ainsi que son histoire, transmise d'âge en âge, nous est parvenue.

Le jour fixé pour le sacrifice, Diticas le célébra selon l'usage accoutumé. Après la cérémonie, il monta sur une élévation triangulaire, dont chaque côté portoit un des noms des trois plus puissans dieux des Druides, Teutatès, Taranis, Esus: de cette élévation, il félicita le roi, loua Viomade, et versa sur le prince l'eau lustrale. Mais alors, prenant une voix terrible, et que l'armée crut être celle des dieux mêmes, il reprocha aux Francs d'avoir douté du retour de Childéric, quoique lui-même, inspiré du divin esprit, le leur eût annoncé; il leur reprocha d'avoir cru les perfides paroles d'un traître, de préférence à celles des oracles, dont lui-même avoit été l'interprète; il les menaça du courroux céleste, lança l'imprécation contre ceux qui vouloient confier le commandement à Egidius; annonça les ténèbres éternelles, fit trembler les soldats, par-tout ailleurs intrépides, et qui, prosternés devant le ministre d'un dieu terrible, se croyoient déjà précipités dans les abîmes du monde. Diticas voyant la consternation générale, s'arrêta, puis d'une voix plus douce, conjura les dieux de s'apaiser, et s'adressant encore au peuple muet et effrayé, il lui promit de ne pas quitter le pied des autels sans avoir obtenu leur pardon. Je vous annonce, ajouta-t-il, que je célébrerai, la sixième lune du solstice d'hiver, la fête du Guy de chêne, cette fête si chère à vos cœurs, et qui est toujours suivie d'une heureuse année; que ce jour soit beau pour tous les Francs, que ce jour soit consacré par tout ce qui peut le rendre auguste, qu'il répare vos fautes et assure votre bonheur, qu'il soit enfin le jour choisi pour donner à Mérovée un successeur, et la récompense de son courage et de ses vertus; enfin, qu'en sortant de la cérémonie qui vous réconciliera tous avec vos dieux outragés, nous volions au champ de Mars élever Childéric sur le pavois: puisse-t-il, sous l'exemple du meilleur des rois, apprendre long-tems encore à gouverner!... Est-ce là votre volonté, reprit Diticas, Francs, acceptez-vous ce que je vous propose? Depuis son arrivée, Childéric étoit l'amour de tout le peuple; l'offre de Diticas étoit déjà le vœu de l'armée, le consentement fut général. Diticas promit qu'à ce prix les dieux seroient satisfaits, et congédia l'armée; le roi quitta aussi le bois sacré, et se retira rempli de reconnoissance envers les dieux, leur demandant encore de prolonger sa vie, jusqu'à l'instant où il auroit vu élever sur le pavois ce fils qu'il aimoit, chaque jour, avec plus d'ardeur. L'heureux Viomade jouissoit du bonheur de son roi, du fruit de ses travaux, de la reconnoissance du jeune prince, et de l'estime de toute la France, récompense méritée, mais la seule digne de ce cœur généreux.

FIN DU LIVRE HUITIÈME.

CHILDÉRIC.

LIVRE NEUVIÈME.

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