Douleur de Childéric. Berthilie découvre l'enlèvement de la princesse; elle espère tout d'Eginard, qui ne compte que sur elle. Songe de Bazine. La chaîne. Eginard obtient de Berthilie un rendez-vous nocturne; ce qu'il entend, son entretien avec Berthilie, l'espoir qu'il conçoit. Il le partage avec son maître. Nouveau rendez-vous projeté. Eginard l'exécute, découvre la roche sombre, et trouve Bazine. Il vole en instruire Childéric, et bientôt après Berthilie. Deux étrangers paroissent chez son maître; ce sont Ulric, son père, et son frère Valamir. Ils apportent au roi le vœu de son peuple, et le signal promis par Viomade. Récit d'Ulric. Combats qu'éprouve le roi. Il ira cette nuit même à la roche sombre; en attendant, il se rend au conseil, et fait part au roi de Thuringe de son bonheur. Bazin feint une fausse joie. Théobard qu'elle inquiète se promet de le deviner.
LIVRE SEIZIÈME.
Tandis que la princesse, entraînée par les ordres du roi, avançoit vers la roche qui devoit ensevelir tant de charmes; tandis qu'elle se soumettoit courageusement à son sort, ou qu'elle écoutoit avec attendrissement le récit d'Eusèbe, Childéric l'a vue disparoître de cette fête, où elle lui avoit semblé aussi sensible que belle; il a vu naître le jour destiné pour l'hymen funeste, et cependant tous les apprêts en sont suspendus. Bazin se tait, mais l'inquiétude secrète qui le dévore se décèle malgré lui. Eginard s'informe des motifs qui ont retardé la cérémonie; personne ne lui répond, et Berthilie, qui a reçu la défense de se rendre auprès de la princesse, en conçoit trop d'ombrage pour obéir; elle n'attend que la nuit pour braver ce roi qui fait tout trembler: et sans rien craindre de sa vengeance, malgré son inquiétude, elle sourit en pensant au plaisir de le tromper. A peine les voiles du soir déroboient-ils aux regards la démarche téméraire de l'amitié, que Berthilie s'avance légèrement vers le palais; les gardes n'en défendent plus l'entrée; elle s'en étonne, et s'approchant d'une petite porte, dont par bonheur elle a la clef, elle ouvre, s'élance par des détours qui lui sont connus, et parvient aux appartemens, éclairée d'une petite lampe qu'elle a apportée. Ils sont déserts, et le désordre qui y règne encore annonce un départ précipité. O ciel! qu'est-elle devenue? où l'a donc conduite ce roi barbare? quelle est sa destinée? qui pourra en instruire son amie? comment la secourir? que va devenir Childéric qui la croit renfermée dans son palais? comment le prévenir? C'étoit l'instant de penser à Eginard; elle y pensa.... mais elle a craint d'exposer son père adoré aux soupçons, au courroux du roi; elle a défendu à son amant de se rapprocher d'elle; et comment servir ceux qu'ils aiment, s'ils ne peuvent ni se réunir, ni se parler? La désolée fille de Théobard quitte ces lieux déserts et douloureux, regagne son appartement et s'afflige; que peut-elle espérer? que peut même entreprendre Childéric? La douleur est peinte sur ce beau visage, dont l'expression douce et mélancolique attendrit tout, excepté le rival qui en jouit. Seul, dans une cour soumise à son ennemi, ses pas sont épiés, ses discours répétés, ses moindres démarches observées. Tandis que Berthilie se livre à ses pénibles pensées, Childéric ne se désespère pas moins qu'elle, quoiqu'il ignore une partie de ses malheurs. Ah! que le silence de Viomade lui semble affreux, qu'il l'effraye maintenant! Si du moins, assuré de sa puissance, il osoit parler en roi et en amant préféré: qu'il est humilié de sa dépendance! Qu'est devenu le tems où il donnoit des lois; où, à la tête d'une puissante armée toujours triomphante, il eût fait trembler Bazin lui-même? Ce roi a-t-il donc oublié que lui seul lui a sauvé la vie, que son bras l'a délivré des Vandales et des Ostrogoths? Ne doit-il donc rien à son amitié, à sa vaillance? Ah! l'amour, l'amour n'obéit qu'à ses caprices, et ne reconnoît aucune loi; mais Bazine l'aime, son choix est tout; elle rejette la main et le trône qui lui sont offerts: n'est-elle donc pas maîtresse de son cœur?.... Childéric, indigné de céder en silence à son rival, réprime avec peine les mouvemens de son amour, de sa fierté, de son courage.
Mais Théobard se trouvoit presqu'aussi malheureux que ces illustres victimes du courroux et de l'amour de son roi. Il ne pouvoit voir sans honte et même sans remords, la fille d'Humfroi dans une si odieuse captivité. Il avoit aperçu sur cette figure charmante, des traces de pleurs, il n'avoit pu résister à ces preuves de sa souffrance. Entraîné par sa sensibilité, il s'étoit jeté aux pieds de la princesse, et l'avoit conjurée, les larmes aux yeux, de céder à sa destinée, de ne pas s'exposer à des malheurs plus grands encore. Bazine, touchée des marques d'un attachement aussi pur, lui en témoigna sa reconnoissance, mais l'assura, avec autant de fermeté que de douceur, que rien ne pourroit la déterminer à l'hymen odieux qui lui étoit offert; elle le pria de ne lui en parler jamais, l'exigea même, et le vertueux chef du conseil alloit se retirer au désespoir, lorsque Bazine le conjura, avec cet air et ces grâces auxquels on ne pouvoit rien refuser, de remettre à Berthilie des tablettes sur lesquelles elle écrivit, devant lui, quelques lignes. Je connois vos devoirs, lui dit-elle, et les dangers auxquels vous seriez exposés; je n'écrirai rien qui indique mon funeste sort, mais accordez-moi la permission de la rassurer. Théobard eût sacrifié sa vie pour la princesse; il ne vouloit trahir ni le secret confié par son roi, ni le serment d'obéissance qu'il avoit prononcé; cependant il s'en rapporta à la princesse, et se chargea de remettre les tablettes à Berthilie. Bazine écrivit, et le chef du conseil s'éloigna, emportant le précieux écrit, et pénétré de respect, d'amour, d'attendrissement pour celle qu'il regardoit comme sa reine.
Le départ de Théobard laissoit à Bazine la liberté de lire les dernières volontés de son auguste père; elle se livra toute entière à cette douce et tendre occupation. Humfroi, dans cet écrit, lui retraçoit rapidement ses malheurs, les services d'Eusèbe, qu'il la conjuroit d'aimer tendrement, et finissoit par lui ordonner, en cas que ces tablettes lui fussent remises, de n'entreprendre aucune démarche, de n'accepter aucun époux, sans consulter le pieux, le sage Hirman, s'il vivoit encore; s'il n'existoit plus, on devoit trouver sur le tombeau d'Humfroi un écrit d'Hirman, qui indiqueroit à la princesse ce qu'elle auroit à entreprendre. Bazine, après avoir lu plusieurs fois l'écrit révéré, après avoir examiné et couvert de ses baisers et de ses larmes la belle image de Radegonde, passa la bague à son doigt, auprès de celle qui représentoit son amant, et se jetant dans les bras d'Eusèbe, qu'elle accabla de ses caresses: O ma chère nourrice! lui dit-elle, je ne connoissois pas encore la moitié de tes bienfaits. Eusèbe, suffoquée par ses larmes, ne put répondre, et toutes deux enlacées dans les bras l'une de l'autre, demeurèrent en silence. Mais les flambeaux qui commençoient à s'éteindre, annonçoient qu'ils brûloient depuis long-tems, et que la nuit étoit fort avancée. Eusèbe, inquiète pour la santé de sa chère enfant, la supplia de se coucher; Bazine ne voulut pas l'affliger par un refus, et sûre de ne point dormir, elle céda aux instances de sa nourrice. La fatigue l'emporta sur l'agitation de ses esprits; elle s'endormit vers le matin, et un songe la conduisit aux autels d'hyménée; Bazin en prononçoit l'irrévocable serment, lorsque l'ombre d'Humfroi, s'élevant entre eux, les sépara. Bazine, éveillée par le trouble qu'excitoit dans son cœur cette auguste apparition, vit que le jour éclairoit déjà toute sa caverne, et elle promena ses regards dans ces lieux qu'avoit habités son père; combien ils sont devenus chers et sacrés pour elle! Bazine respiroit l'air qu'il avoit lui-même respiré. Bientôt levée, ainsi qu'Eusèbe, que réveilloit un mouvement, un soupir de celle qui occupoit toute son ame et toute sa pensée, Bazine s'approcha de la chaîne, et chercha la place où son père, prosterné, s'étoit offert aux dieux pour son épouse et pour son enfant; elle s'y précipita à son tour, jura d'accomplir ses volontés, de chérir Eusèbe, d'obéir à Hirman, avoua qu'elle aimoit Childéric, que lui seul avoit son amour, que lui seul pouvoit faire son bonheur, mais elle promit qu'Hirman seul disposeroit de sa main. Alors se relevant, et touchant avec respect cette chaîne dont le poids accabla son père, elle cherche à reconnoître les anneaux qui ont pressés ses bras, elle y attache les siens; il lui semble que ces fers ont conservé quelques parties de lui-même; elle croit les recueillir et s'en pénétrer, sa bouche se pose avec ardeur sur les traces que son cœur devine. Oh! disoit-elle, chaîne plus précieuse pour moi que mes éclatantes parures, jamais je ne me séparerai de toi; si les dieux me conservent la vie, me rendent ma liberté et me placent au rang des reines, chaque jour, me dépouillant des marques de l'orgueil de la grandeur, je viendrai, me courbant humblement devant toi, me rappeler ce qu'a souffert mon vertueux père... Bazine, pressée par les fers douloureux qu'elle arrose de ses larmes, parut à Eusèbe digne de l'amour et de l'admiration de l'univers; elle invoqua les dieux pour le bonheur de cette fille de ses soins et de son cœur: et la prière de la vertueuse Eusèbe parvint au trône de l'éternel.
C'est dans cette occupation pieuse, animée, que la belle et tendre captive passoit ses jours. Théobard venoit, de deux nuits l'une, lui apporter des provisions, prendre ses ordres, et adoucir, autant que sa sévère obéissance le lui permettoit, une captivité qui l'affligeoit plus que celle qui en étoit la victime; il avoit placé les tablettes de la princesse dans un lieu où il étoit sûr qu'elles seroient trouvées par Berthilie; en effet, l'aimable fille les avoit découvertes, et brûloit de les communiquer à Childéric, à qui elles paroissoient être adressées comme à elle. Voici ce qu'elles contenoient: «Mes jours sont en sûreté, mais je suis loin de vous; c'est vous que j'aime plus que ma vie». Berthilie cherchoit l'occasion favorable pour s'approcher du prince ou d'Eginard; elle avoit placé dans ses cheveux la guirlande de fleurs, signal dont ils étoient convenus pour s'annoncer une nouvelle importante, et s'étoit rendue près de Bazin. Son amant a vu le signal; il a lui-même cent choses à communiquer à Berthilie; mais ce n'est pas au milieu de mille témoins, et sous les yeux soupçonneux du roi, qu'il peut avoir un aussi long entretien. Il n'est qu'un seul moyen de se voir librement et sans danger: peut-être effrayera-t-il Berthilie. Ah! que peut-elle avoir à craindre d'un amant si soumis et si tendre? n'est-elle pas en sûreté sous la garde de l'amour et de l'honneur?.. Il est jeune et amoureux ce guerrier charmant, mais il respecte l'innocence. Décidé à tout obtenir de la confiante tendresse de son amante, mettant dans ses yeux tout ce qu'il a d'amour et de franchise, il s'approche d'elle, et lui dit avec précipitation: Et moi aussi j'ai à vous confier les secrets les plus importans; la vie, peut-être, de ceux à qui nous sommes dévoués, en dépend. Ces lieux sont peu propres à une aussi longue explication; laissez demain votre fenêtre ouverte; j'attendrai que l'on ne puisse m'apercevoir: ne craignez rien, ajouta-t-il, en levant ses regards vers les cieux, posant une main sur son cœur et l'autre sur son épée. Alors il s'éloigna promptement, pour ôter à sa timide amie l'embarras de lui répondre. Berthilie, émue et tremblante, resta immobile. Qu'ose-t-il me demander, se disoit-elle? Non, sans doute, je n'ouvrirai point cette fenêtre; il est vrai que de la terrasse on peut parvenir à ce cabinet où je brode et où personne ne m'interrompt; il est vrai qu'il est essentiel, indispensable même... Mais la nuit, car ce sera la nuit, et cette idée fait rougir la modeste fille. Cependant a-t-elle besoin que les rayons du jour l'éclairent pour être pure et respectée? Il est si vertueux, celui qu'elle aime! Toutes ces pensées la troublent. Eginard, qui voit ses combats, l'en estime et l'en aime davantage; elle évite ses regards, et pourtant elle les rencontre et détourne promptement les siens; l'amant délicat entend ce murmure de la pudeur alarmée; il cherche à la rassurer; son air noble et soumis, sa contenance modeste et fière, tout dit à Berthilie de cesser de le craindre; elle ose l'espérer, elle fixe sur lui des yeux tendres et supplians; un geste expressif, un serment prononcé du fond de l'ame, lui répondent, elle se calme, et un torrent de délices inonde le sensible cœur du jeune guerrier. On se sépare, mais la nuit n'apporte à Berthilie ni repos, ni conseils; tous les dangers d'un rendez-vous nocturne s'offrent confusément à sa pensée. Hélas! il faut pourtant qu'elle entretienne Eginard, et elle ne peut choisir ni le lieu ni l'heure. Quel embarras! elle se lève, court à ce petit cabinet qui donne sur la terrasse; il est vrai qu'en montant sur cette pierre, et soutenu par cet arbre, on parvient en un instant, et sans danger, à cette fenêtre: voilà du moins de quoi se rassurer, et Berthilie retourne dans son lit; son embarras, son incertitude l'y suivent; l'heure de rejoindre son père la surprend dans ses agitations pénibles; à sa vue, tout son courage l'abandonne; jamais elle n'a caché à Théobard ni ses actions, ni ses moindres pensées; elle l'embrasse, rougit; ses pleurs vont la trahir; mais on le demande promptement, et il quitte sa fille sans s'être aperçu de son trouble. Voilà de nouveau l'amitié, l'amour, la prudence, la nécessité qui tourmentent, en sens contraire, le jeune cœur qui les renferme; les heures s'écoulent dans ces pénibles irrésolutions. Cependant Berthilie, rassurée par l'éclat du jour, a ouvert sa fenêtre. Sans doute, si elle eût attendu la nuit, jamais sa modeste main n'eût osé... Elle se retire, et fuit ces lieux qui l'agitent de trop de craintes; pendant qu'elle s'inquiète, s'applaudit, s'accuse, veut retourner sur ses pas refermer cette fenêtre qui la charme et la désole, l'heureux Eginard se plaint du jour, il accuse de lenteur la déesse qu'il implore; qu'elle s'empare lentement des cieux au gré de l'impatient guerrier! qu'il souffre dans cette mortelle attente! Enfin elle approche cette nuit désirée; déjà elle paroît silentieusement assise sur son char d'ébène; elle traîne languissamment à sa suite le sommeil, les songes, la paix, la volupté, la mollesse, les douces faveurs, les heureux larcins, et l'amour, en traversant les airs, sourit à son aimable cortége.
Déjà parvenu avec adresse dans ce temple qu'il révère, Eginard, osant à peine respirer, compte les instans, et soupire après l'heure fortunée si chère à son espérance. Sa jeune tête s'étourdit, s'enflamme, l'attente l'agite, le désole, et son cœur palpite avec violence. Un bruit éloigné l'émeut; il ne reconnoît à ce fracas qui l'épouvante, ni la timidité, ni l'amour.... Dieu! s'il étoit surpris!... Ce n'est pas la mort qu'il craint, c'est d'exposer son amie, c'est surtout de perdre cette heure charmante dont il est si enivré. Des portes s'ouvrent; il entend marcher dans une chambre voisine: doit-il franchir cette fenêtre? doit-il s'éloigner de ce lieu qui lui est si cher? Deux voix s'élèvent et se confondent; il a reconnu celle du roi, celle de Théobard; ils ont nommé Bazine... il écoute... qu'a-t-il entendu?.. Le chef du conseil déplore le sort de la princesse, presse le roi de lui rendre la liberté; il lui peint ses grâces se flétrissant dans sa retraite ténébreuse; sa douce fermeté, sa patience, sa résignation. Bazin, qu'irritent ces vertus qui semblent braver ses cruautés, s'abandonne à sa fureur. L'amour seul, dit-il, peut lui inspirer un courage au-dessus de son âge et de son sexe; cette idée le tue, et il jure de nouveau que Bazine ne sortira de la roche sombre que pour marcher au temple. Théobard lui observe qu'avec un aussi grand caractère, une ame si élevée, si fière, les moyens violens sont mal sûrs; que Bazine rougiroit de leur céder, qu'elle se fait un devoir même de leur résister... Eh bien! dit le roi, retourne à la roche sombre la nuit prochaine; dis à l'ingrate que cette roche abandonnée ne peut être connue, qu'aucun mortel ne sauroit y parvenir, qu'elle ne peut espérer aucun secours, que si elle persiste plus long-tems, je te défendrai, à toi-même, d'y pénétrer; enfin, annonce à la rebelle que les jours de Childéric sont dans mes mains. Que dites-vous, interrompit Théobard? les jours d'un roi qui s'est confié à vous, qui vous a sauvé la vie!—Ceux d'un rival.—Du vainqueur des Vandales!—D'un rival, te dis-je, et c'en est assez! Je connois ton cœur, tes vertus; je te pardonne un zèle indiscret, mais toujours sincère: adieu; vas trouver demain cet objet de haine et d'amour, et reviens; ta réponse sera plus importante qu'elle ne le croit elle-même. A ces mots, Bazin s'éloigna, Théobard sortit quelques momens après. Tout ce qu'a entendu Eginard le glace d'épouvante; les jours de son maître sont menacés. A cette seule idée, il va franchir la fenêtre, et voler le lui annoncer: mais Bazine, captive dans la roche sombre, demande aussi les soins d'Eginard, et Berthilie, sans doute, connoît cette prison inaccessible. Qu'alloit-il faire? Que son zèle étoit imprudent, inconsidéré! il va donc attendre avec une impatience!.. ah! bien vive et bien naturelle!.. Que d'instans s'écoulent, et qu'ils sont longs! Le murmure du vent, un léger bruit, tout lui apporte une heureuse espérance; cent fois trompé, il s'abuse encore. Que son sang parcourt rapidement ses veines! il croit la nuit près de finir; elle commence à peine, et il redoute déjà l'aurore. Quel feu l'agite!.. il brûle, languit et se consume... Mais un pas léger comme le murmure du zéphir, agite foiblement ces lieux; une main furtive entr'ouvre doucement plusieurs portes; ce bruit charmant approche; l'oreille attentive d'un amant peut seule l'entendre; l'air se remplit tout-à-coup du parfum des roses, il annonce Berthilie. Eginard respire avec délice cet air embaumé d'amour; quelle ivresse il porte à son cœur et à ses sens! Cependant Berthilie s'arrête, la pudeur ralentit encore sa marche déjà si timide; elle n'ose avancer. Eginard, à genoux, l'appelle à voix basse; elle chancelle, et peut à peine respirer. Viens à moi, lui disoit-il, viens, ô ma bien-aimée! que crains-tu? Ah! je ne suis point un ravisseur; n'es-tu pas maîtresse de ton sort et du mien? Ton innocence n'est-elle pas pour moi ta plus belle parure, mon trésor comme le tien? O rose du matin, et non encore épanouie! approche, ne redoute pas celui qui t'aime; je te jure, sur mon épée, de te respecter autant que je t'adore. Ces mots rassurèrent l'innocente créature; elle avança d'un pas lent, et pouvant à peine se soutenir, elle tomba sur un siége à demi-évanouie. Eginard étoit à ses genoux, aussi ému, aussi tremblant qu'elle-même; il demeura long-tems muet et ravi de son bonheur. Passant ses bras autour de la taille charmante de sa douce amie, il l'attiroit foiblement à lui, il respiroit son haleine parfumée: il étoit heureux, et tous deux jouissoient de cette félicité qui ne coûte ni pleurs à l'innocence, ni remords à celui qui ose la séduire. Une si belle nuit devoit s'écouler rapidement, et néanmoins ceux à qui elle étoit si chère, en offroient le partage à l'amitié. Sans cesser de sentir leur bonheur, ils ne s'occupent que des illustres amans, dont ils plaignent les infortunes; mais Berthilie rassure Eginard sur les jours de Childéric. Théobard en répond, puisqu'il sait qu'ils sont menacés; sa vertu veille. Que Berthilie aime à louer ainsi son père, à faire passer dans le cœur de son amant une partie de l'admiration et de la tendresse qu'elle a pour lui! Amans purs et délicats, qui dans le premier de vos rendez-vous, songez à l'amitié, et parlez ainsi d'un père, ah! que vous méritez d'être heureux! vous l'êtes en effet, rien n'altère votre bonheur. Berthilie ignore où est la roche sombre; jamais elle n'en entendit parler; mais elle se promet d'interroger Théobard dès le lendemain; elle se jettera à ses pieds, aura recours aux larmes; enfin, n'épargnera rien pour tout découvrir: la nuit suivante, dans le même lieu, à la même heure, Eginard viendra prendre ses instructions. Déjà l'aurore doroit l'horison, il fallut promptement se séparer. Eginard demande le bouquet de rose qui lui avoit annoncé sa bien-aimée, il le reçut, baisa avec transport la main qui le lui donnoit, et soupira... Pourquoi ce soupir, jeune amant? ah! jouissez sans regret de vos sacrifices. Encore un dernier effort, et il est dans le jardin; mais les portes du palais sont encore fermées, il s'enfonce dans le bosquet en attendant le réveil des gardiens. Là, il erre quelques instants, s'approche du banc de gazon et de la fontaine qui lui retracent de si doux souvenirs; admire l'éclat de l'aurore, les lumineux progrès du jour. Qu'il est heureux! Son ame se livre à tout le charme d'un mutuel amour. Que Berthilie est belle, modeste, timide et sensible! combien il s'applaudit de l'avoir laissée calme, heureuse! Le cœur pur d'Eginard s'épanouit, il respire l'air parfumé du matin, sourit au jour qui l'éclaire; il lui semble qu'à son approche, toute la nature s'embellit et l'accueille. O jouissance de la vertu! vous seule êtes sans mélange.
Mais le laborieux matin a déjà marqué l'heure du travail; on entend de tous côtés son bruyant signal; Eginard quitte les frais ombrages, et vole auprès de son maître, à qui il porte ses espérances et ses alarmes. Il lui remet ces tablettes chéries; le roi les reçut avec l'empressement de l'amour, et n'écouta Eginard qu'après les avoir relues cent fois: il ne craint pas pour lui les menaces de Bazin, mais c'est pour ce qu'il aime que Childéric frémit... Elle est captive, hélas! et c'est lui qui attire sur elle ce redoutable courroux; sans sa fatale présence, elle vivroit encore heureuse et paisible; elle eût accepté sans effort cette main qui aujourd'hui l'opprime; reine adorée, elle feroit le bonheur des peuples soumis à ses lois! Ah! pourquoi a-t-il répandu sur elle une partie de ses malheurs? Que peut-il faire? comment la secourir, la délivrer? dans quel asile digne d'elle pourroit-il la conduire? Son désespoir est à son comble: Eginard le calme cependant en lui répétant qu'il saura découvrir la roche sombre. Mais Eginard ne parle ni de l'heure, ni du lieu où il a vu, où il reverra Berthilie; présente, absente, il la respecte également. Dans ce temps-là on étoit discret, le bonheur suffisoit à l'amour; plaire étoit un triomphe égal entre les amans, et cette douce gloire se partageoit comme le plaisir. On rougissoit ensemble d'une faute commise de moitié; on n'accusoit pas un seul des coupables, encore moins le plus tendre, le plus délicat, le plus foible, celui qui, toujours attaqué, avoit à se défendre et de lui-même, et d'un objet aimé... Il y avoit bien à cela un peu de justice: cependant ne nous plaignons pas; si les hommes n'avoient pas reconnu que nous leur sommes supérieures, ils ne nous auroient pas donné tant de devoirs à remplir; n'accusons point d'exigence ce qui est sans doute un hommage.
Déjà l'heure fortunée qui doit réunir Eginard et Berthilie, s'approche et va briller pour ces amans heureux. La modeste fille de Théobard, moins inquiète que la dernière nuit, attend avec plus d'impatience; elle désire davantage celui dont elle ne craint plus rien; l'effroi ne partage plus son cœur, il se livre entièrement au bonheur. Ils sont encore dans cette paisible retraite; ils se retrouvent moins tremblans et plus satisfaits; ils causent ensemble, et se livrent à ce doux parler d'amour, qui rassemble tous les souvenirs délicieux et prévoit tous les plaisirs. Ils s'entretiennent long-tems du premier jour où ils s'étoient vus; c'étoit un bien beau jour que celui-là! puis d'un autre non moins important, de la chasse,... du bouquet donné... On se gronda un peu, car Berthilie avoit été coquette, et l'aimable Eginard long-tems incertain. Il avoua que jusqu'à ce jour il avoit été léger, inconstant même; à présent le voilà fixé pour toujours. Berthilie le crut sans peine; elle en disoit autant, et sentoit qu'elle disoit vrai. Les peines passées devinrent de nouveaux titres au bonheur, et le tems s'envola cette nuit encore plus vîte que la nuit dernière. Mais Bazine, mais Childéric ne sont pas oubliés; Berthilie s'est jetée aux pieds de son père et l'a conjuré de la conduire à la roche sombre, où elle sait qu'est renfermée son amie. Théobard lui a répondu qu'il a fait serment de ne pas découvrir le lieu où elle est située, et que la crainte seule que la garde de cette illustre infortunée ne fut confiée à un autre, avoit pu le décider à le prononcer; mais qu'enchaîné par un serment, il ne pouvoit plus lui rien confier; Berthilie alors avoit cessé une prière inutile, et donné un libre cours à ses larmes. Théobard, ému de sa douleur et pour la calmer, lui avoit offert de se charger de porter à la princesse tout ce qu'elle voudroit lui envoyer, et lui avoit dit de tenir ses commissions prêtes pour le lendemain au soir. Je n'y vais pas seul, avoit-il ajouté: le roi, depuis qu'il m'a confié un secret qu'il sait que je désapprouve, craint mon zèle pour la fille d'Humfroi. Je suis si fidèlement observé, que mes pas sont tous suivis. Cette défiance devroit peut-être me dégager d'une partie de mes sermens, si Théobard croyoit que quelque chose pût en dégager. Vous voyez, dit alors Berthilie, qu'il n'est aucun moyen d'obtenir de mon père un tel aveu; mais puisque nous sommes instruits du moment qu'il doit prendre pour aller à la roche, il est facile de suivre ses pas, quoique je pense qu'il doive être à cheval; mais en mesurant votre marche sur la sienne, il doit être facile de ne pas être découvert. Alors Berthilie indiqua à Eginard l'endroit où il devoit se cacher et attendre, lui recommanda la plus grande prudence, dans la crainte que les gens dont Théobard seroit accompagné, ne vinssent à le découvrir; l'engagea à se pourvoir de quelques provisions en cas qu'il vînt à s'égarer; lui recommanda de nouveau la prudence, tant pour lui que pour son père, qu'il exposeroit comme lui. Un premier et délicieux baiser scella leurs adieux... Il tourna entièrement la tête d'Eginard, qui s'enfuit précipitamment, en se promettant de ne plus en cueillir de pareil. Berthilie n'avoit pas même l'idée du désordre qu'elle venoit de causer, du danger qu'elle avoit couru, elle alla retrouver sur sa couche virginale un doux sommeil, d'heureux songes, un réveil pur et animé comme sa pensée.