Eginard crut devoir cacher son projet à son roi; ce seroit lui qui voudroit l'exécuter, et ces dangers qui n'effraient point le guerrier pour lui-même, le frappent tous lorsqu'il s'agit de son maître; cependant il lui a promis de l'instruire de ce qu'il auroit découvert, il ne sait pas feindre.... Le roi devineroit le mensonge sur son front humilié; que doit-il faire? Il évitera Childéric, et passera le jour entier loin de lui.... Il a exécuté ce projet, et déjà il attend Théobard: à peine s'est-il écoulé quelques instans, que le bruit de plusieurs chevaux le lui annonce; l'obscurité ne lui permet pas de le reconnoître, mais il caresse son cheval du geste et de la voix; Eginard est sûr de ne pas s'être trompé; il suit de loin les cavaliers, règle ses pas sur les leurs, et guidé par le bruit des chevaux, ne craint point de se perdre, quoiqu'il demeure en arrière. Après une marche assez longue, le bruit qui lui sert à se conduire cesse tout-à-coup; il s'arrête, écoute, cherche, ne voit ni n'entend plus rien.... Que sont-ils devenus? Eginard s'avance lentement, écoute de nouveau, il croit entendre au loin hennir les chevaux, il marche encore, et se trouve au milieu d'un bois... Voilà sans doute ce qui est cause du silence qui tout-à-coup lui a fait perdre ses guides; les chevaux, en marchant sur l'herbe, n'ont pu être entendus, et lui-même maintenant ne sait quelle route il doit tenir; des branches l'arrêtent à chaque pas, l'épaisseur du feuillage ajoute à l'obscurité: que doit-il faire? retourner!.... Il ne sait s'il pourra seulement reconnoître sa route, la continuer, c'est peut-être s'égarer: attendre le jour, dans un bois inconnu, et par une nuit si profonde.... Voilà pourtant ce qu'Eginard a de mieux à faire; il s'y décide, et attachant son cheval à un arbre, il se couche sur le gazon, et s'afflige de n'avoir pas mieux réussi dans ses recherches; pour se consoler, il pense à Berthilie; un amant n'est jamais seul, il retrouve dans son cœur l'objet qu'il aime, le bonheur, l'amour et l'espérance. O momens! les seuls vraiment heureux de la vie, où tout est charme autour de nous, comme dans nous-même, en jouir est la vraie félicité, s'en souvenir embellit encore nos pensées: ce n'est plus le soleil dans tout son éclat, mais c'est encore ce couchant moins dévorant et plus doux, qui nous flatte sans nous consumer....

En pensant à Berthilie, en se disant qu'il l'adore, tout-à-coup Eginard se rappela Grislidis; ce souvenir l'attrista, il se reprocha les chagrins que sans doute lui causoit son inconstance. Jamais pourtant, se disoit-il, il ne l'avoit aimée comme il aimoit Berthilie; il n'avoit alors qu'une fantaisie, qu'un goût; à présent c'est une passion, une vraie passion.... Grislidis m'aimoit, disoit-il, elle étoit douce et sensible; mais elle n'avoit pas cette piquante étourderie, cet air coquet et léger qui plaisent à mon imagination. Grislidis, toujours tendre, toujours la même, ne me faisoit jamais trembler pour mon bonheur; étrange caprice de mon cœur! il veut craindre, afin d'être rassuré; il veut du tourment pour mieux sentir le bonheur. Ah! Grislidis, simple et bonne Grislidis, oublie un ingrat! qu'il ne te coûte pas un soupir, car hélas! il ne peut t'aimer, son cœur s'est donné pour toujours; oui, pour toujours! répéta-t-il, comme pour s'en assurer lui-même.

Tandis qu'Eginard s'occupe aussi heureusement, Théobard est parvenu à la roche sombre; il n'avoit pas revu la princesse depuis son dernier entretien avec le roi, celui qu'Eginard avoit entendu; ce qu'il avoit à annoncer à Bazine l'affligeoit; il la trouva si belle, si paisible et si touchante, que son courage l'abandonna; il resta muet et interdit. Quelle triste nouvelle venez-nous donc m'annoncer, Théobard, lui dit la princesse? je vous trouve l'air agité.—Je n'ai, répondit-il, rien à vous apprendre, car vous devinez bien que Bazin s'irrite de votre résistance, et vous n'avez pas oublié que votre liberté est dans vos mains... A ces mots Théobard se jeta aux genoux de la princesse, et il la conjura d'avoir pitié d'elle-même, lui répéta que braver un monarque puissant, à qui elle ne pouvoit plus échapper, c'étoit exposer sa vie même et celle de son amant; employa pour l'attendrir larmes, prières, lui représenta combien son règne seroit cher au peuple, aux infortunés, lui nomma Berthilie, enfin lui-même. La princesse, émue par les preuves si répétées d'un attachement sincère, crut devoir y répondre par sa confiance, et avoua à Théobard le meurtre de son père, lui fit voir les tablettes qui contenoient ses dernières volontés, lui montra la chaîne, dont de fratricides mains avoient chargé son roi, et demanda alors à Théobard si Bazine devoit être le prix d'un tel crime.... Le vertueux chef du conseil, glacé d'horreur à ce récit, sembloit anéanti.... Après un long silence, il s'écria: O dieux! ne permettez pas ce fatal hymen. Puis se jetant à genoux, baisant avec amour et respect la chaîne qu'avoit porté Humfroi.... Fers augustes, dit-il, je jure par vous, et par l'ombre sacrée que j'invoque, de servir à jamais la princesse Bazine, de lui obéir, de conserver ses jours, de la délivrer au péril même de ma vie. Alors se relevant, il conjura la princesse de lui donner ses ordres. Elle lui répondit que son intention étoit d'abord de consulter Hirman; elle alloit entrer dans de plus grands détails, lorsque les deux muets qui avoient accompagné Théobard, et qui d'ordinaire restoient au pied de la roche, entrèrent pour lui faire signe qu'il étoit l'heure de se retirer; comme ils restoient à l'attendre, il fut contraint de sortir sans autres instructions, mais se promettant de venir bientôt en reprendre de nouvelles. Bazine et Eusèbe, qui comptoient sur son zèle, eurent un moment d'espérance, qui bientôt fut suivi d'un plaisir plus vif et plus inattendu. Théobard reprenoit lentement le chemin du bois, consterné de ce qu'il venoit d'apprendre, et cherchant dans sa pensée comment il pourroit délivrer la fille de son légitime souverain, dans quel lieu il pourroit la conduire, comment il échapperoit lui-même aux yeux observateurs dont il étoit sans cesse environné. Eginard, averti de son approche, s'étoit enfoncé dans le bois, observoit sa marche qu'éclairoient foiblement les premiers rayons du jour, et se promettoit de suivre le chemin par lequel il le voyoit venir, et d'examiner la trace que laisseroient les pieds des chevaux. A peine eût-il vu s'éloigner les cavaliers, et se fut-il assuré qu'il ne pouvoit en être aperçu, que prenant son cheval par la bride, et marchant avec précaution, il continua sa route jusqu'à la lisière du bois; là, il s'arrêta, étonné du spectacle qui s'offroit à sa vue; un chemin rude et rocailleux conduisoit au milieu de rochers informes et déserts.... C'est là sans doute que la barbarie a plongé sa douce et belle victime. Eginard s'avance, un silence affreux règne autour de lui, rien n'annonce qu'un être vivant puisse habiter ce séjour horrible.... la trace des chevaux n'a pu s'imprimer sur les pierres et les cailloux qui couvrent ces lieux. Eginard jette de grands cris que répètent au loin le creux des cavernes: il avance, monte, redescend, gravit, interroge la sauvage nature, qui refuse de lui répondre. Las d'une recherche inutile et désespérante, attiré par le bruit d'un torrent, il tourne ces roches silencieuses, et va se reposer près de l'onde agitée; là, il s'assied, considère les objets inanimés et terribles qui l'entourent, admire l'aspect sauvage de ces monts, que l'industrie humaine n'a point essayé d'adoucir: puis étendant ses bras vers les flots tumultueux, il s'écria: O divinités de ces lieux sauvages! hamadryades solitaires, nayades courroucées, écoutez-moi, venez et daignez m'ouvrir le sein de vos roches inaccessibles; enseignez à un sujet fidèle où il doit porter ses pas, inspirez-moi.... Eginard eut recours aux provisions qu'il avoit apportées, et fatigué, il se reposa sur le sable au bord de l'onde jaillissante; mais bientôt il promena de nouveau ses regards. Les derniers rayons du soleil couchant donnoient sur un buisson qui croissoit au pied d'un de ces énormes rochers, et faisoient briller comme un point lumineux un objet dont Eginard ne distinguoit pas la forme; tout intéresse quand un grand sentiment anime, un léger indice peut conduire à une importante découverte; Eginard s'approcha du buisson, en retira l'objet dont la vue l'avoit frappé, et reconnut, avec la plus vive joie, la bague qu'il avoit remise à la princesse de la part de Childéric, lorsqu'il partit pour combattre les Vandales. Cette rencontre terminoit presque ses incertitudes; c'est là sans doute, c'est dans cette roche que gémit l'infortunée; c'est là qu'il doit s'arrêter. Plein d'une heureuse confiance, il examine de nouveau la roche immense, essaie de la gravir; elle est haute et glissante, mais plusieurs saillies offrent un appui, et diverses plantes sauvages qui croissent dans les fentes du rocher, lui prêtent un flexible soutien.... Mais tout-à-coup son oreille est frappée des sons d'une lyre, ils s'échappent du sein même de la roche, ils lui indiquent une ouverture élevée, qu'il n'avoit point aperçue, et que dérobent aux regards les pampres qui la recouvrent de leurs festons légers. Une voix mélodieuse, qu'Eginard reconnoît avec transport, mêle ses sons enchanteurs à ceux de l'instrument sonore, et suivant cette douce harmonie qui le guide si heureusement, il parvient à l'ouverture. Telles étoient les paroles que chantoit Bazine.

LA ROCHE SOMBRE.

ROMANCE.

Fille des dieux, ô divine harmonie!
Calme mes maux, viens adoucir mes fers;
De tes accords, la tendre mélodie,
Peut seule, hélas! embellir ces déserts.
Triste et captive en cette sombre enceinte,
Où m'enferma la jalouse fureur,
Lorsque j'unis des accens à ma plainte,
Mes tourmens ont moins de rigueur.

Tyran cruel, assassin de mon père,
Viens, apparois au fond de ce rocher;
Mais tu frémis, son ombre tutélaire,
De ce séjour me défend d'approcher.
J'y suis du moins sous sa garde terrible,
Je ne crains point ton aspect odieux,
Et ce rocher pour moi n'est plus horrible,
Puisqu'il me dérobe à tes yeux.

Et toi, héros! à blonde chevelure,
A l'œil d'azur, au front majestueux,
Qui te dira ma touchante aventure?
Qui t'apprendra le chemin de ces lieux?
Ah! bien plutôt, modère ta vaillance,
Crains un jaloux: crois moi, brave guerrier,
Pour le héros qui manque de prudence,
L'avenir n'a point de laurier.

Ainsi chanta la princesse, et Eginard arrivoit à l'ouverture de la roche comme elle finissoit de chanter; il avoit avec effort saisi les pampres qui flottoient au-dessus, et un pied appuyé sur une saillie, l'autre retenu à une plante sauvage, suspendu sur des pierres amoncelées, un geste, un mouvement pouvoient lui coûter la vie et le précipiter dans le torrent; mais Eginard oublie le danger; pour ne pas effrayer la princesse, il l'appelle plusieurs fois avant de passer sa tête à l'ouverture. A peine la belle captive a-t-elle reconnu sa voix, qu'elle s'écria: Eginard, quel dieu bienfaisant vous envoie? Mais alarmée du danger qu'il court, Bazine prend son voile et celui d'Eusèbe, et les attachant fortement au barreau de fer qui traverse l'ouverture du rocher, elle lui offre ainsi un soutien qui ne peut céder, et ne blesse point ses mains. Satisfaite et tranquillisée, Bazine s'informe de tout ce qui l'intéresse. La princesse, depuis quelques jours, fatiguée de l'air épais de sa caverne, avoit rassemblé plusieurs meubles sous l'espèce de fenêtre pratiquée dans la hauteur du roc, et s'élevant ainsi jusqu'à l'ouverture, elle respiroit un air plus frais, et chantoit avec plus de plaisir; c'est à ce stratagème qu'Eginard devoit le bonheur de l'avoir entendue, car les sons de sa voix se seroient perdus dans l'intérieur de la roche: il lui dut aussi le plaisir de la voir et un entretien facile; il lui remit la bague chérie dont elle déploroit la perte; elle s'étoit échappée de ses doigts, lorsqu'elle écartoit les pampres qui lui déroboient le jour. Bazine, en échange, fit présent à Eginard d'un bracelet des cheveux de Berthilie... C'est en attendant, lui dit-elle avec grâce, que la main qui vous l'offre puisse un jour vous faire un présent plus doux... Eginard entendit ce que ces paroles lui permettoient d'espérer; sa reconnoissance égala son bonheur. Bazine le chargea de dire au roi qu'elle l'attendoit le lendemain. La lune devoit reparoître après sa périodique absence; aux premiers rayons du plus pur des astres, Childéric, suivi d'Eginard, devoit partir du palais, et se rendre à la roche. Après être convenus ainsi de leurs faits, la princesse, instruite de tout ce qui regardoit son amant et sa chère Berthilie, congédia Eginard, qui, dans l'obscurité, eut peine à retrouver sa route; cependant il arriva à Erfort avant le jour: ayant trouvé les gardiens des portes encore levés, il se précipita chez son maître, qui, tourmenté de sa longue absence, devina sur son visage une partie de son bonheur. Le récit qu'il fit au roi remplit son cœur d'espérance et de tristesse; il auroit voulu voler à l'instant même à la caverne; mais Eginard est fatigué, Bazine a fixé l'heure... Il faut, malgré lui, que Childéric modère une si juste et si vive impatience: tandis que son fidèle ami va se reposer, livré à ses pensées, Childéric ne songe qu'au lendemain, ses vœux pressent le tems rapide.

Eginard, jeune, vif, amoureux, ne dormit pas long-tems; déjà levé, il parcouroit le jardin, et regardoit avec amour, désirs, reconnoissance, cette fenêtre chérie que le jour lui défend d'approcher. Ah! combien il accuse ce jour si pur et si beau! En vain il murmure, en vain il pense qu'il ne sera pas mieux traité par la nuit qui doit succéder à cet éclat importun, il suivra Childéric, et les amans ont trop de choses à se dire pour qu'il espère un prompt retour. Eginard s'afflige sérieusement, car il y a un siècle qu'il n'a vu Berthilie, et il lui semble qu'il doit s'en écouler mille avant qu'il ne puisse la revoir. Mais l'amour, touché peut-être de la vérité de ses regrets, conduisit celle qui en étoit l'objet vers cette fenêtre bienfaitrice; elle avoit vu son amant, et avoit joui de l'impatience qui l'agitoit; elle crut lui en devoir la récompense et parut à ses yeux. Cependant elle devine à quelques signes, au bracelet sur-tout qu'il lui montra de loin, et qu'elle reconnut, qu'il lui apportoit des nouvelles de la princesse; cédant à l'amitié, rassurée par le sentiment pur qui la conduit, Berthilie descendit dans le jardin, et feignit de cueillir des fleurs; mais distraite, elle prenoit sans choix le muguet ou la pensée; Berthilie même alloit dérober au gazon la marguerite inodore qu'Eginard venoit d'apercevoir; leurs mains se rencontrèrent près de la modeste fleur; il étoit bien naturel qu'Eginard préférât la main de Berthilie à la marguerite sauvage, qu'il la pressât avec tendresse, et que son amie la lui abandonnât quelques instans. On peut nous observer, dit-elle, hâtez-vous, donnez-moi des nouvelles de la princesse. Eginard s'empressa de la satisfaire, lui montra le présent qu'il avoit reçu, l'entretint de l'espoir plus doux encore dont Bazine avoit flatté son amour, lui dépeignit son asile, le chemin qui y conduisoit, et enfin lui fit part du rendez-vous du soir. Berthilie, rassurée sur son amie, heureuse de connoître sa retraite, charmée du zèle et des succès de son amant, se retira pour ne donner aucun soupçon. Eginard, qui n'osoit la suivre, s'enfonça dans le bocage, se livrant aux douces pensées de l'amour. Mais il fut bientôt arraché à ses aimables rêveries, par l'ordre qu'il reçut de se rendre promptement près de Childéric, qui le faisoit chercher depuis long-tems; il se hâta d'obéir, et sa surprise égala sa joie, lorsqu'il aperçut Ulric, son père, son frère Valamir, et qu'il se trouva dans leurs bras. Childéric mit le comble à son ivresse, en lui montrant réunies les deux moitiés de la pièce d'or, heureux signal de sa gloire et de sa puissance. Eginard voulut se jeter à ses pieds, le roi l'arrêta, et lui prenant la main, ainsi qu'à Ulric: Amis de mes disgrâces, leur dit-il, soyez encore ceux de ma fortune. Mais, ajouta-t-il, ton arrivée a interrompu le récit des évènemens mémorables auxquels je dois mon retour; si Ulric veut le recommencer pour toi, nous sommes prêts à l'écouter. A peine, dit le brave, Egidius étoit-il sur le trône, qu'il en écarta tous ceux qu'il savoit vous être attachés; dépouillés de leurs biens, de leurs emplois, persécutés, le soupçon et la vengeance planoient sur leurs têtes; désignés par Egésippe, ils étoient aussitôt sacrifiés; néanmoins leur fidélité fut toujours inébranlable. Valérius, odieux aux Francs, fut nommé premier ministre et favori du nouveau roi; le conseil ne se composa que des seuls romains; tous les postes leur furent confiés, l'ancien fisc de Rome fut rétabli, nos druides calomniés, nos temples déserts, nos sacrifices interdits; enfin, on n'osoit plus nommer ses dieux ni son roi; la crainte étouffoit le murmure; un avilissant esclavage détruisoit jusqu'à l'indomptable courage d'une nation entière. Viomade avoit reparu; Egidius, pour se l'attacher, lui rendit ses biens, et lui offrit de reprendre sa place au conseil; il la refusa. Il vouloit vous servir sans s'avilir par une trahison, et préféra le simple rang qui lui laissoit sa liberté: il en profita pour voir secrètement ceux qui vous étoient restés fidèles; leur nombre étoit grand; il nous distribua dans toutes les villes; partout nous trouvâmes l'effroi, le remord, la douleur; partout le nom des Romains étoit odieux. Assuré de l'armée, Viomade la convoqua, et lui adressa ce discours: