«La renommée nous apprend l'heureux changement qui s'est fait dans Childéric: combien il s'est formé à l'école du malheur! combien il en a médité les grandes leçons! Où est-il? pourquoi nous sommes-nous séparés de lui? Si notre faute est grande, couvrons-la d'un repentir plus grand encore; vengeons-nous de nos ennemis, chassons ces maîtres étrangers, ramenons celui qui seul doit régner sur la France, et nous lui arracherons sans peine le pardon de tous nos crimes.»[2]
Ce discours fit sur tous les cœurs une impression profonde: le remords, la crainte, la vengeance se réunirent pour vous rappeler; tous vos sujets aujourd'hui s'empressent de voler au-devant de vous pour vous demander l'oubli du passé; ils se félicitent déjà de votre retour. Viomade les réunit à Bar, et c'est là qu'il nous attend: hâtons-nous de nous y rendre, partons sans délai; ne laissons pas à Egidius le tems de revenir de sa surprise, et d'appeler encore l'étranger à son secours; tombons sur l'ennemi étonné, brisons encore une fois les fers de l'orgueilleuse Rome. Ainsi parla Ulric. Le roi admire ce noble courage que les années n'ont pas altéré; il brille dans son geste animé, sur sa physionomie guerrière, dans son maintien noble et fier: déjà Childéric voudroit voler vers ce peuple dont le retour le touche, vers cet ami dont le zèle prudent et infatigable l'emporte encore sur sa destinée; mais un intérêt bien cher l'arrête..... Bazine, Bazine si aimée, si digne de l'être, captive et malheureuse, réclame aussi ses soins et son bras.... Il la verra, il lui confiera sa destinée; il connoît sa vertu, il sait que la belle princesse n'exigera rien dont la gloire ait à se plaindre. En attendant l'heure de se rendre au conseil de Bazin, Childéric s'entretient avec ses braves; il leur parle de Viomade, les interroge sur les forces que peut opposer encore Egidius, sur la prochaine arrivée de ses autres braves; il apprend qu'ils sont aux environs d'Eisnach, à une journée et demie d'Erfort. Instruit de tout ce qui le touche, le roi se rend au conseil, suivi d'Ulric et de ses fils, qu'il présenta d'abord au monarque; il remercia le roi dans les termes les plus nobles et les plus touchans, de l'honorable hospitalité qu'il avoit reçue dans ses états, jura de ne l'oublier jamais, et lui annonça, ainsi qu'au conseil, le retour de son peuple vers lui, son prochain départ. Mes braves, dit-il, m'attendent à Eisnach, et mon armée entière à Bar-sur-Aube. Tandis qu'il parloit, Bazin, pâle et les yeux étincelans de fureur, contenoit à peine les mouvemens de rage qui le dévoroient; mais, reprenant tout-à-coup un air calme et ouvert, il témoigna au roi des Francs une feinte satisfaction, le félicita, lui offrit ses services, et dissimula; mais Théobard, dont il évitoit en vain les regards, avoit lu ses projets dans son désordre et dans ce calme trompeur. C'étoit déjà l'heure du repas, et Bazin affecta une grande gaîté, une grande liberté d'esprit; Childéric y fut trompé, et sans les malheurs de la princesse, il eût aimé le monarque qui partageoit si franchement son bonheur. Berthilie, assise à table près d'Ulric, avoit pour lui ces soins aimables qui flattent la vieillesse et lui rendent encore un beau jour; elle remplissoit des meilleurs vins la coupe souvent vidée du brave; il sourioit à des soins dont il devinoit la cause; un regard d'Eginard, la vive rougeur de Berthilie, lui avoient appris en un moment le secret de ces deux cœurs, prêts à s'épancher dans le sien, et Ulric traitoit déjà en fille chérie celle qui en secret le nommoit son père. Valamir la trouvoit plus jolie que toutes les autres dames, qui cependant s'occupoient de lui; il le disoit à Eginard, à Eginard, heureux des éloges que son frère prodiguoit à son amie, et du consentement qu'il lisoit dans le sourire de son père! Sa joie, son bonheur ne sont même plus troublés. Grislidis n'a pas été plus constante; tandis qu'il se reprochoit ses larmes, elle unissoit à jamais son sort au jeune Amblar. Dans ce tems-là, on mouroit quelquefois d'amour; c'est bien ce qu'il y a de mieux à faire; quelquefois pourtant on se consoloit, même, et quoique rarement, on changeoit aussi; voilà ce que l'on a peine à croire aujourd'hui: on aime presque autant ce qui n'est plus, que ce qui n'est pas encore; la mémoire est reconnoissante, le désir embellit tout, les yeux sont toujours mécontens et sévères. Ah! soyons plus vrais, plus sages, et nous serons plus heureux! Tout n'est peut-être pas mieux qu'au bon vieux tems si regretté, mais rien n'est plus mal, et le présent dont nous jouissons vaut mieux que le passé fini pour nous, et que cet avenir imaginaire auquel nous n'atteindrons peut-être jamais.
Bazin, cédant à une impatience qu'il s'efforce vainement de dissimuler, hâte la fin du repas et sort de la salle; Théobard le suit au bout de quelques momens; Eginard, moins contraint, s'est rapproché de Berthilie; l'infortunée en avoit besoin; elle sait, hélas! qu'ils vont partir, et l'absence déchire déjà ce cœur trop tendre; son amant la rassure par mille projets enchanteurs, par le serment d'aimer toujours, ce serment que l'on trahit souvent, mais que l'on prononce de si bonne foi. Dès que l'on aime, on est si loin de croire le changement possible! Berthilie espère: peut-on dire ce que l'on ne pense pas, exprimer si tendrement ce que l'on ne sent point, changer d'amour? L'heureuse inexpérience de Berthilie lui épargne bien des maux, et son amant essuie les pleurs qu'il a fait répandre.
FIN DU LIVRE SEIZIÈME.
CHILDÉRIC.
LIVRE DIX-SEPTIÈME.
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