Madame de Balbi a fait exception à cette règle. Exilée de Paris par une méprise évidente, elle n'a jamais voulu permettre qu'on fît la plus petite démarche pour l'expliquer, ni pour demander grâce. Elle est allée tranquillement s'établir à Montauban, y a vécu dans la meilleure intelligence avec les autorités, évitant par là les tracasseries qu'elles auraient pu lui susciter, et y est restée jusqu'à la Restauration, avec autant de calme que de dignité, ayant moins souffert de l'exil que les personnes qui s'agitaient pour le faire finir.

On m'a bien souvent demandé dans ce temps-là:

«Comment n'êtes-vous pas exilée?

«—Mais c'est que je ne cours pas après, répondais-je, et que je n'en ai pas peur.»

En effet, ma maison était une de celles où on parlait le plus librement; je voyais beaucoup de monde de toutes les couleurs, j'étais polie pour tous. Mes opinions étaient connues, mais pas aigrement professées. Et, surtout, nous n'intriguions pas avec des conspirateurs subalternes, agents soldés de trouble et de désordre, pour lesquels mon père avait un mépris qu'il m'avait communiqué.

Le corps diplomatique venait beaucoup chez moi, le comte Tolstoï et le comte de Nesselrode y passaient leur vie, ainsi que les Semffts et le comte de Metternich. Mais, lorsqu'ils furent remplacés par messieurs les princes de Schwarzenberg, de Kourakin, etc., ce nouveau corps diplomatique s'éloigna d'une façon marquée de l'opposition et se donna exclusivement à la Cour impériale.

Les formes obséquieuses des étrangers pour les nouvelles grandeurs faisaient notre risée. Je me rappelle que le vieux comte de Romanzow, chancelier de Russie, s'excusant un soir d'arriver tard chez moi, me dit qu'il avait été retenu parce que monseigneur l'archichancelier lui avait fait l'honneur de le nommer pour faire sa partie. Pour nous qui n'avions jamais imaginé d'appeler cet homme autrement que Cambacérès, tout court, ce langage était on ne peut plus étrange. Mais cela s'établissait petit à petit et, si l'Empire avait duré quelques années de plus, nous l'aurions adopté à notre tour, ainsi que nous l'avions déjà fait pour la famille impériale.

Mes relations les plus directes avec la Cour étaient par Fanny Dillon. L'Empereur avait pris l'engagement de la marier. Elle ne lui laissait pas oublier cette promesse; la façon naïve dont elle la lui rappelait l'amusait. Cependant, il la faisait languir terriblement. Les mariages de mesdemoiselles de Beauharnais et de Tascher avec le grand-duc de Bade et le prince régnant d'Aremberg avaient fort exalté ses prétentions. Elle avait pourtant daigné se résigner à épouser le prince Alphonse Pignatelli, cadet de la maison d'Egmont. Je ne sais si ce mariage se serait accompli, mais la mort enleva le prétendu. Depuis, l'impératrice Joséphine lui parla successivement du prince Aldobrandini qu'on ferait roi de Portugal, du duc de Medina-Sidonia; elle eut un moment d'inquiétude au sujet du prince de Neufchâtel. Enfin, pendant le printemps de 1808, elle m'avait entretenue de la crainte d'être forcée à épouser le prince Bernard de Saxe-Cobourg qu'elle trouvait un peu trop tudesque.

Au milieu de l'été, sa sœur, madame de Fitz-James, expira dans mes bras, d'une longue maladie, suite des chagrins que son mari lui avait causés. Il s'avisa de la regretter amèrement et sincèrement, je crois, lorsqu'il n'était plus temps de la sauver. Sa dernière parole fut pour me recommander sa mère; je l'emmenai à Beauregard avec Fanny. Ce même jour, l'Impératrice arrivait de Marsac; malgré son deuil, Fanny alla le surlendemain à Saint-Cloud. Elle en revint désespérée; l'Impératrice lui avait nommé le général Bertrand comme l'époux que l'Empereur lui destinait.

La chute était grande et elle en sentait la profondeur. Elle était toute en larmes lorsque l'Empereur entra chez l'Impératrice. Elle osa lui reprocher de l'avoir trompée dans ses espérances et, s'animant par degré, elle arriva à lui dire: