«Que voulez-vous! le «petit misérable» (c'est ainsi qu'elle appelait toujours le grand Napoléon) me victime, je me venge comme je peux.»

Elle réussit à se faire prendre en haine par toute la Cour; l'Empereur la défendait encore. Lorsque les vieux souverains d'Espagne arrivèrent en France, après les événements de Madrid, on leur donna dans le premier moment un service d'honneur. Madame de Chevreuse eut ordre de se rendre auprès de la reine Charlotte; elle refusa par écrit, disant que c'était bien assez d'être esclave et qu'elle ne voulait pas être geôlière. La dame d'honneur, madame de La Rochefoucauld, à laquelle cette réponse était adressée, la porta à l'Empereur, et l'ordre d'exil en fut la conséquence.

Il semblerait qu'après avoir tout fait pour le provoquer, madame de Chevreuse dût le supporter avec courage. Mais il en fut tout autrement: le premier moment d'exaltation passé, elle en fut accablée. Et il n'y a pas de démarche, de protestation, de supplique qu'elle n'ait essayées pour rentrer en grâce. À mesure que ses espérances diminuaient, sa santé s'altérait et elle a fini par mourir de chagrin la troisième année de son exil. Elle avait successivement habité Luynes, Lyon, Grenoble, portant partout avec elle cette humeur capricieuse qui a fait le malheur de sa vie.

Sans être son amie, j'avais des relations assez intimes avec elle. Me sachant en Savoie pendant son séjour à Grenoble, elle m'écrivit combien elle regrettait que les difficultés qui entouraient les déplacements d'une personne exilée l'empêchassent de me venir voir. Je lui répondis que j'irais à Grenoble. En effet, je pris cette route qui me faisait faire quarante lieues de plus en quittant Chambéry. Je prévins madame de Chevreuse du jour de mon arrivée; la vieille duchesse de Luynes m'attendait à mon auberge. Madame de Chevreuse était tellement malade qu'il lui était impossible de me venir voir, ni même de me recevoir, mais ma visite lui ferait grande joie le lendemain matin.

Une heure après, étant à la fenêtre, je vis passer dans une calèche, très parée, couverte de rouge et je crois de blanc, une espèce de fantôme qui me parut celui de madame de Chevreuse. Je demandai au valet d'auberge qui c'était, il me dit:

«C'est madame de Chevreuse qui se rend au spectacle; elle y va tous les jours.»

Je trouvai son procédé envers moi étrange; toutefois, elle était trop malheureuse pour que je voulusse le lui témoigner. Le lendemain, la pauvre madame de Luynes vint me dire que madame de Chevreuse n'avait pas dormi, qu'elle reposait en ce moment, mais qu'elle me verrait sûrement le soir; je lui exprimai mes regrets de ne pouvoir prolonger mon séjour, je demandai mes chevaux et je partis. Le fait était que madame de Chevreuse répugnait à montrer son effroyable changement à une personne qui ne l'avait pas revue depuis les temps de sa brillante prospérité.

En outre de l'exil, madame de Chevreuse avait un chagrin qui avait empoisonné sa vie. Elle était horriblement rousse; elle était persuadée que personne ne s'en doutait, et c'était une constante préoccupation, tellement que, deux heures avant sa mort, ses cheveux ayant un peu crû pendant sa dernière maladie, elle se fit raser et ordonna qu'on jetât les cheveux au feu devant elle pour qu'il n'en restât aucune trace.

Ses enfants ayant l'indiscrétion d'avoir des cheveux d'un rouge ardent, elle les avait pris en horreur et ne pouvait les envisager. Avec une quantité de travers qui venaient d'un grain de folie héréditaire, cultivée par la gâterie de madame de Luynes, madame de Chevreuse avait des qualités, le cœur très haut placé, et des locutions originales, sans être prétentieuses, pour dire des choses communes de la vie qui la rendaient toujours piquante et souvent fort aimable quand elle le voulait.

C'est la seule personne qui ait été forcée d'entrer à la Cour impériale. Aussi celles qui avaient envie d'y arriver ne manquaient pas de la citer pour prouver que ce sort était inévitable. Rien pourtant n'était si facile en se tenant sur la réserve. Les exils aussi, à part deux ou trois, occasionnés par des vengeances particulières, ne tombaient que sur des personnes d'une hostilité criarde et tracassière qui devenaient incontinent souples et suppliantes.