«Mon Dieu, que faites-vous ici? vous devriez être à Châlons, remontez vite en voiture.

«—Je ne puis, j'ai passé deux nuits, je meurs de fatigue.

«—Allons, reposez-vous bien; je vais demander les chevaux de poste pour cinq heures du matin.»

Madame Récamier partit, en effet; elle alla chez madame de Catelan qui lui prodigua toutes les consolations de l'amitié et l'accompagna à Châlons avec un dévouement on peut dire héroïque; car on voit quel effroi la qualification d'exilé inspirait aux âmes communes.

Au positif pourtant, cet exil si redouté se bornait à l'exclusion du séjour de Paris et d'un rayon de quarante lieues à la ronde. Dans le premier moment, on désignait un lieu spécial, mais cela s'adoucissait bientôt, et, hors Paris et ses environs, l'Empire entier était ouvert. Mais le prestige de la puissance impériale était si grand qu'ayant eu le malheur de lui déplaire on était exposé partout à des vexations journalières.

Le sort de madame de Staël fut encore aggravé; non seulement elle fut exilée à Coppet même, mais il fallait une permission expresse du préfet pour aller l'y voir. C'est à cause de ces nouvelles difficultés que, sous prétexte de santé, elle obtenait quelquefois l'autorisation de faire de petits séjours à Genève et que je l'y ai trouvée ainsi que je l'ai raconté plus haut.

Madame Récamier fut à Châlons, puis à Lyon, puis enfin elle alla en Italie où elle était encore à la chute de l'Empire.

L'exil me ramène naturellement à parler d'une de ses victimes. La jeune, jolie et extravagante madame de Chevreuse. J'ai déjà dit qu'elle tenait une place tout à part dans ce qu'on appelait alors la société de l'ancien régime. L'Empereur n'admettait aucune notabilité qui n'émanât pas de lui et, quoique le duc de Luynes fût sénateur et rendit de grands hommages au chef de l'État, l'attitude indépendante de sa belle-fille fut remarquée et déplut. Nommée dame de l'Impératrice, elle refusa; l'Empereur insista; elle fut mandée chez lui; il combattit moitié sérieusement, moitié en riant toutes les excuses qu'elle lui présenta. Toutefois, il alla jusqu'à la menacer de rendre sa famille responsable de ses caprices. Elle pouvait consulter les murs de Dampierre, ils lui diraient qu'ils n'appartenaient aux Luynes que par la confiscation; il serait prudent, selon lui, de ne pas oublier le précédent.

Madame de Chevreuse se vit forcée à accepter. On ne peut nier qu'à la suite de cette contrainte l'Empereur ne fût tout à fait gracieux pour elle; il mettait une sorte de coquetterie à chercher à la gagner. Quant à elle, elle était, en revanche, parfaitement maussade, même pour lui, mais surtout pour l'impératrice Joséphine et pour ses compagnes qu'elle accablait de son dédain. Non qu'il n'y en eût d'aussi grandes dames qu'elle, mais parce qu'elle les soupçonnait d'avoir moins de répugnance à leur position de dames du palais. Elle ne faisait son service qu'à la dernière extrémité, après avoir épuisé tous les prétextes. Elle ne paraissait jamais au château quand elle pouvait s'en dispenser; tranchons le mot, elle était fort impertinente.

Tant que le duc de Luynes vécut, il maintint une sorte de convenance autour de lui; mais, après sa mort, madame de Chevreuse, qui dominait entièrement sa belle-mère et son mari, fit mille extravagances. Je me rappelle, entre autres, qu'un jour de grande soirée à l'hôtel de Luynes, elle établit la partie de monsieur de Talleyrand vis-à-vis d'un buste de Louis XVI placé sur une console et entouré de candélabres et d'une multitude de vases remplis de lis formant comme un autel. Elle nous menait tous voir cet arrangement avec une joie de pensionnaire. Quoique je fusse presque aussi vive qu'elle dans mes opinions, cependant ces niches me paraissaient puériles et dangereuses, je le lui dis: