L'exil a été pour elle un chagrin affreux et, il faut en convenir, sous l'empereur Napoléon, l'exil était accompagné de toutes les petites vexations qui peuvent le rendre insupportable; personne ne s'épargnait à vous les faire sentir. C'est le frein qui a exercé le plus d'influence sur la partie de la société dès lors désignée par l'appellation de faubourg Saint-Germain. J'ai connu plusieurs des personnes exilées; elles étaient de goûts, d'habitudes, de fortunes, de positions différents; toutes exprimaient un désespoir qui servait d'avertissement salutaire. Aussi était-on scrupuleusement prudent à cette époque.
CHAPITRE V
Plaisirs à Coppet. — Exil de Mathieu de Montmorency et de madame Récamier. — Madame de Chevreuse. — Sa conduite à la Cour impériale. — Son exil. — Sa mort. — Madame de Balbi. — Le comte de Romanzow. — Bal à l'occasion du mariage du grand-duc de Bade. — Costume de l'Empereur. — Singulière conversation. — Formes de la Cour impériale. — Bal à l'occasion de la naissance du roi de Rome. — L'impératrice Marie-Louise. — L'Empereur veut être gracieux.
J'ai toujours reproché à madame de Staël d'avoir entraîné ses amis dans ces malheurs de l'exil qu'elle sentait si vivement.
Pendant l'été de 1808, Coppet avait été très brillant; le prince Auguste de Prusse y avait fait un long séjour. Il était fort amoureux de madame Récamier. Plusieurs étrangers et encore plus de Français s'étaient groupés autour de la brillante et spirituelle opposition de madame de Staël. Cette société, en se séparant, avait été répandre dans toute l'Europe les mots et les pensées dont elle stigmatisait le gouvernement impérial. Le prince Auguste les avait rapportés en Prusse où l'on était fort disposé à les accueillir. On s'était donné rendez-vous à Coppet pour l'été suivant. L'Empereur, informé de ce qui s'y passait, avait éprouvé une recrudescence de colère contre madame de Staël et décidé que ces réunions ne se renouvelleraient pas.
Il annonça ses intentions assez hautement pour que les amis de madame de Staël en fussent prévenus, entre autres madame Récamier et Mathieu de Montmorency. Tous deux m'en parlèrent; nous convînmes que, même dans l'intérêt de madame de Staël, il fallait laisser passer cette bourrasque, s'abstenir d'aller à Coppet et faire oublier l'été précédent par la tranquillité de celui qui commençait.
Mathieu et madame Récamier écrivirent une lettre en commun dans ce sens qu'ils confièrent à monsieur de Châteauvieux, car dans ce temps on n'aurait pas osé écrire ainsi par la poste. La colère de madame de Staël n'eut pas la même prudence; elle chargea le courrier le plus prochain d'une réponse pleine de douleur et de reproches, elle finissait par cette phrase:
«Jusqu'à présent, je ne connaissais que les roses de l'exil; il était réservé aux personnes que j'aime le plus de m'en faire apercevoir les épines, ou plutôt de me plonger un poignard dans le cœur en me prouvant que je ne leur suis plus qu'un objet d'effroi et de repoussement.»
Madame Récamier et monsieur de Montmorency n'hésitèrent pas; ils partirent. Mathieu précéda de douze heures à Coppet l'ordre d'exil qui l'envoyait à Valence.
Madame Récamier n'était pas encore arrivée; Auguste de Staël courut à sa rencontre, la trouva dans le Jura, l'engagea à rétrograder dans l'espoir que l'ordre, ne l'ayant pas trouvée à Coppet, serait peut-être révoqué. Elle reprit la route de Paris accompagnée d'une jeune cousine qu'elle élevait depuis plusieurs années et dont le père occupait un petit emploi à Dijon. En y arrivant, elle le trouva à la porte de l'auberge; il lui expliqua en quelques mots que, plein de reconnaissance pour ses anciennes bontés, il ne pouvait, sans se compromettre, laisser sa fille auprès d'une personne exilée et la lui enleva. Madame Récamier continua sa route seule; elle arriva chez elle, à Paris, à minuit. Monsieur Récamier frémit de la voir: