«Ah! dit-elle, la parole n'est pas son langage.»
Ce mot m'a toujours frappée comme le cri douloureux d'une femme d'esprit qui aime un sot.
Déjà madame de Staël se plaignait de sa santé et cette liaison avait des suites qui, je crois, ont fort contribué à la mort de madame de Staël. Elle a souffert horriblement pendant cette fatale grossesse dont le secret a été gardé admirablement. Ses enfants l'ont crue pieusement et sincèrement atteinte d'une hydropisie. Espionnée, comme elle l'était, par une police si prodigieusement active, il est incroyable que son secret n'ait pas été découvert. Elle a reçu comme à son ordinaire, se disant seulement malade, et, aussitôt après ses couches, elle a fui le lieu où elle avait tant souffert et qui lui était devenu insupportable, sans y laisser aucune trace de l'événement qui s'y était passé.
Certes, avec la vive impatience que l'Empereur conservait contre madame de Staël, il aurait été bien pressé de le publier s'il en avait eu le moindre soupçon. Mais le secret resta fidèlement gardé et les apparences complètement sauvées, ce qui prouve (pour le dire en passant) que beaucoup d'esprit sert à tout.
Sans doute, elle aurait pu épouser monsieur Rocca, mais c'est la dernière extrémité où elle aurait voulu se réduire. Elle ne s'y est résignée que sur son lit de mort, et aux instantes supplications de la duchesse de Broglie, après qu'elle lui eût révélé l'existence du petit Rocca.
Monsieur et madame de Broglie, ainsi qu'Auguste de Staël, employèrent alors autant de soins à donner un héritier légitime de plus à leur mère que des gens moins délicats en auraient mis à l'éviter. J'ai lieu de croire que cette circonstance de la vie de sa mère a contribué à jeter madame de Broglie dans le méthodisme où elle est tombée.
Quant à monsieur Rocca, après avoir suivi madame de Staël partout, dans la situation la plus gauche et que son dévouement passionné pouvait seul lui faire tolérer, car elle en était ennuyée et embarrassée quoiqu'elle fût touchée de son sentiment, il a fini par mourir de douleur six mois après l'avoir perdue, justifiant ainsi la faiblesse dont il avait été l'objet par l'excès de sa passion.
Au reste, c'était ainsi que madame de Staël l'expliquait. Elle était d'autant plus charmée d'inspirer un grand sentiment à l'âge qu'elle avait atteint que sa laideur lui avait toujours été une cause de vif chagrin. Elle avait pour cette faiblesse un singulier ménagement; jamais elle n'a dit qu'une femme était laide ou jolie. Elle était selon elle, privée ou douée d'avantages extérieurs. C'était la locution qu'elle avait adoptée, et on ne pouvait dire, devant elle, qu'une personne était laide sans lui causer une impression désagréable.
Je me suis laissée aller à conter longuement les rapports que j'ai eus avec madame de Staël. Je ne sais s'ils la feront mieux connaître, mais ils m'ont rappelé des souvenirs qui me sont précieux. Il est impossible de l'avoir rencontrée et d'oublier le charme de sa société. Elle était, à mon sens, bien plus remarquable dans ses discours que dans ses écrits. On se tromperait fort si on croyait qu'ils eussent rien de pédantesque ou d'apprêté. Elle parlait chiffon avec autant d'intérêt que constitution et si, comme on le dit, elle avait fait un art de la conversation, elle en avait atteint la perfection, car le naturel semblait seul y dominer.
Elle s'occupait suffisamment de ses affaires pécuniaires pour ne pas les laisser souffrir. Avec les apparences d'un grand abandon dans ses habitudes journalières, elle avait beaucoup d'ordre dans sa fortune qu'elle a plutôt augmentée que dérangée.