Madame de Staël jugeait ses enfants de la hauteur de son esprit et toute sa prédilection était pour Albertine. Celle-ci conservait beaucoup de naïveté et de simplicité malgré les expressions qu'elle employait dans son enfance. Je me rappelle qu'ayant été grondée par sa mère, ce qui n'arrivait guère, on la trouva tout en larmes.
«Qu'avez-vous donc, Albertine?
«—Hélas! on me croit heureuse, et j'ai des abîmes dans le cœur.»
Elle avait onze ans, mais elle parlait ce que j'appelais Coppet. Ces exagérations y étaient tellement la langue du pays que, lorsqu'on s'y trouvait, on l'adoptait. Il m'est souvent arrivé en partant de chercher le fond de toutes les belles choses dont j'avais été séduite pendant tant d'heures et de m'avouer à moi-même, en y réfléchissant, que cela n'avait pas trop le sens commun. Mais, il faut en convenir, madame de Staël était celle qui se livrait le moins à ce pathos. Quand elle devenait inintelligible, c'était dans des moments d'inspiration si vraie qu'elle entraînait son auditoire et qu'on se sentait la comprendre. Habituellement, son discours était simple, clair et éminemment raisonnable, au moins dans l'expression.
C'est à Coppet qu'à pris naissance l'abus du mot talent devenu si usuel dans la coterie doctrinaire. Tout le monde y était occupé de son talent et même un peu de celui des autres. «Ceci n'est pas dans la nature de votre talent.—Ceci répond à mon talent.—Vous devriez y consacrer votre talent.—J'y essaierai mon talent, etc., etc.», étaient des phrases qui se retrouvaient vingt fois par heure dans la conversation.
La dernière fois que je vis madame de Staël en Suisse, sa position était devenue bien fausse. Après avoir donné à la ville de Genève le spectacle de scènes déplorables par une passion qu'elle s'était crue pour un bel américain, monsieur O'Brien, elle s'était renfermée à Coppet où elle était dans la douleur de son départ.
Un jeune sous-lieutenant, neveu de son médecin Bouttigny, revint très blessé d'Espagne. On désira lui faire prendre l'air de la campagne; madame de Staël dit à Bouttigny d'envoyer le petit Rocca chez elle. Il avait été à l'école avec ses fils; elle le reçut avec bonté. Il était d'une figure charmante; elle lui fit raconter l'Espagne et toutes les horreurs de ce pays; il y mit la naïveté d'une âme honnête. Elle l'admira, le vanta; le jeune homme, ivre d'amour-propre, s'enthousiasma pour elle; car il est très vrai que la passion a été toute entière de son côté. Madame de Staël n'a éprouvé que la reconnaissance d'une femme de quarante-cinq ans qui se voit adorée par un homme de vingt-deux. Monsieur Rocca se mit à lui faire des scènes publiques de jalousie, et cela compléta son triomphe. Lorsque je la trouvai à Genève, monsieur Rocca était en plein succès et, il faut bien l'avouer, complètement ridicule. Elle en était souvent embarrassée.
Madame de Staël, qui ne prenait rien froidement, avait un goût extrême à me faire chanter; probablement elle avait grondé monsieur Rocca du peu de plaisir qu'il témoignait à m'entendre. Un soir, qu'après avoir chanté, j'étais debout derrière le piano à causer avec quelques personnes, monsieur Rocca, qui se servait encore d'une béquille, traversa le salon et, par-dessus le piano, me dit très haut et de son ton traînant et nasillard:
«Madâame, madâame, je n'entendais pas; madâame de Boigne, votre voix, elle va à l'âame.»
Et puis de se retourner et de repartir en béquillant. Madame de Staël était assise près de là; elle s'élança vers moi et me prenant le bras: