Il paraissait bien le maître de toutes ces magnificences. Il n'était plus affublé de son costume impérial; un simple uniforme, que lui seul portait au milieu des habits habillés, le rendait encore plus remarquable et parlait plus à l'imagination que ne l'auraient pu faire toutes les broderies du monde. Il voulut être gracieux et obligeant, et me parut infiniment mieux qu'à l'autre bal. L'impératrice Marie-Louise était un beau brin de femme, assez fraîche, mais un peu trop rouge. Malgré sa parure et ses pierreries, elle avait l'air très commun et était dénuée de toute physionomie. On exécuta un quadrille dansé par les princesses et les dames de la Cour dont plusieurs étaient de nos amies. Je vis là la princesse Borghèse qui me parut la plus ravissante beauté que j'eusse jamais envisagée; à toutes ses perfections elle joignait l'aspect aussi candide, l'air aussi virginal qu'on puisse le désirer à la jeune fille la plus pure. Si on en croit la chronique, personne n'en eut jamais moins le droit.

L'Empereur aimait assez que les femmes qu'il voulait attirer à sa Cour eussent occasion d'en voir les pompes. Il jetait des coups d'œil obligeants sur les loges; il resta longtemps sous la nôtre, évidemment avec intention. Au reste, il avait déjà trop de notre monde pour devoir se soucier beaucoup de ce qui restait en dehors.

CHAPITRE VI

La duchesse de Courlande. — La comtesse Edmond de Périgord. — Monsieur de Talleyrand. — Le cardinal Consalvi. — Fêtes du mariage de l'Empereur. — Mon oncle, l'évêque de Nancy, nommé archevêque de Florence. — Triste résultat de cette nomination. — Résistance d'Alexis de Noailles. — Brevets de sous-lieutenant. — Madame du Cayla. — Jules de Polignac.

Quoique, pendant les années qui s'étaient écoulées entre ces fêtes dont je viens de parler, les deux sociétés de l'ancien et du nouveau régime fussent habituellement séparées, elles se rencontraient chez les ambassadeurs et chez les étrangers. Je me rappelle avoir vu toute la Cour impériale à un très magnifique bal donné par la duchesse de Courlande. Elle s'était établie à Paris à l'occasion du mariage de sa fille cadette avec le comte Edmond de Périgord. Je ne sais si la passion de la duchesse de Courlande pour le prince de Talleyrand a précédé ou suivi cette union.

Madame Edmond, devenue un personnage presque historique sous le nom de duchesse de Dino, était, à peine au sortir de l'enfance, excessivement jolie, prévenante et gracieuse; déjà la distinction de son esprit perçait brillamment. Elle possédait tous les agréments, hormis le naturel; malgré l'absence de ce plus grand des charmes de la jeunesse, elle me plaisait beaucoup. Sa mère, toute occupée de ses propres aventures, avait laissé le soin de son éducation à un vieux professeur jésuite qui en avait fait un écolier très accompli et très instruit.

Le ciel l'avait créée jolie femme et spirituelle, mais la partie morale, l'éducation pratique et d'exemple avaient manqué, ou plutôt ce qu'une intelligence précoce avait pu lui faire apercevoir autour d'elle n'était pas de nature à lui donner des idées bien saines sur les devoirs qu'une femme est appelée à remplir. Peut-être aurait-elle échappé à ces premiers dangers si son mari avait été à la hauteur de sa propre capacité et qu'elle eût pu l'aimer et l'honorer. Cela était impossible; la distance était trop grande entre eux.

J'insiste sur ces réflexions parce que je suis persuadée que, quelque supériorité qu'on apporte dans le monde, la conduite qu'on y tient est presque toujours le résultat des circonstances environnantes. Telle femme qui a beaucoup fait parler d'elle eût été, autrement placée, chaste épouse et bonne mère de famille. Je crois à l'éducation du manteau de la cheminée. Lorsqu'on a passé son enfance à entendre les principes d'une saine morale, simplement professés, et à les voir sans cesse mettre en pratique, il se forme autour d'une jeune personne un réseau d'adamant dont elle ne sent ni le poids ni la force mais qui devient comme une seconde nature. Il faut un rare degré de perversité pour chercher à en rompre les mailles. Ayons de l'indulgence pour celles qui sont livrées aux séductions du monde sans être pourvues de cette défense.

Je viens de prononcer le nom de monsieur de Talleyrand, mais je ne me hasarderai pas à en parler. Je ne chercherai pas à estomper un caractère qui appartient au burin de l'histoire; ce sera elle qui pèsera les torts de l'homme privé avec les services de l'homme d'État et fera pencher la balance.

Dans ces barbouillages où je m'amuse à faire repasser devant moi comme des ombres chinoises, sans suite et sans ordre, les différents souvenirs que ma mémoire me retrace, je m'arrête plus volontiers aux petites circonstances qui m'ont paru assez piquantes pour être restées dans ma pensée et ne sont pas assez importantes pour être rappelées ailleurs. Les personnages historiques ne sont dans mon domaine que par leurs rapports personnels avec moi, ou lorsque j'ai recueilli sur eux des détails circonstanciés de la vérité desquels je me tiens assurée. À cette époque, je me trouvais précisément dans la situation du public et du public malveillant, vis-à-vis du prince de Bénévent; plus tard, j'aurai peut-être occasion de parler du prince de Talleyrand. Nous verrons, si j'arrive à ce temps.