Les cardinaux dispersés dans toute la France eurent la permission ou plutôt l'ordre de se réunir à Paris à l'époque du mariage de l'Empereur avec l'archiduchesse. Consalvi se trouva du nombre; il vint descendre chez nous et ne nous quitta guère pendant son court séjour. Je fus bien frappée de la lucidité et de la clarté de son esprit en nous expliquant une position que la théologie et la politique rendaient si complexe. Il désirait sincèrement pouvoir, dans l'intérêt de la religion, complaire aux vœux de l'Empereur et pourtant les canons de l'Église s'y opposaient si formellement qu'il n'y pouvait arriver.
Si j'ai bien compris alors, ce n'est pas seulement la forme dans laquelle le mariage de Joséphine était cassé qui faisait les difficultés mais encore la situation personnelle de l'Empereur. Il était excommunié vitando, ce qui n'empêchait pas qu'il pût recevoir les sacrements ni qu'un prêtre pût les lui administrer pour nécessité, seulement les autres ecclésiastiques ne pouvaient y assister. Aussi les cardinaux étaient-ils prêts à siéger au bal ou à telle autre fête, mais le banc réservé pour eux à la cérémonie où on administrait le sacrement du mariage resta vide.
Je crois que, si cela eût dépendu uniquement du cardinal Consalvi, il eût cherché quelque accommodement. Mais plusieurs de ses collègues étaient plus chauds et moins raisonnables que lui; et la situation de tout détenteur du patrimoine de Saint-Pierre est si positivement spécifiée comme excommunié vitando par les lois de l'Église qu'il n'y avait pas moyen de les éluder dès qu'elles étaient invoquées.
De son côté, l'Empereur voulait l'emporter de haute lutte; sa fureur en voyant inoccupé le banc des cardinaux fut excessive. Quelques-uns furent envoyés dans des forteresses, d'autres, et Consalvi fut du nombre, obligés de retourner dans les villes fixées pour leur exil. Je ne me rappelle plus si c'est à ce moment où avant qu'ils eurent la défense de porter les bas et la calotte rouge, d'où leur est venue l'appellation de cardinaux noirs qui les a distingués pendant tout le cours de ces querelles dogmatico-politiques.
Le court séjour que le cardinal Consalvi fit à Paris renoua fortement les liens d'amitié qui existaient entre nous et, si mes souvenirs d'enfance avaient été froissés en retrouvant le cardinal Maury, je fus en revanche enchantée de son collègue. Mon opposition au régime impérial était certainement fort entachée d'esprit de parti, cependant j'ai toujours été accessible aux raisonnements qui portaient un caractère d'impartialité. Et j'étais touchée et édifiée de voir le cardinal Consalvi, dans sa position d'homme persécuté, parler avec tant de douceur, se lamenter des violences où il se trouvait entraîné et chercher de si bonne foi les moyens de les éviter.
Il eut plusieurs conférences avec le ministre des cultes; il offrait des tempéraments dont j'ai oublié les détails et qu'il nous racontait heure par heure, mais l'Empereur ne voulait entendre à aucun. Le public resta persuadé que l'absence des cardinaux tenait uniquement à ce qu'ils n'admettaient pas le divorce; je crois que c'est une erreur.
Je n'assistai pas plus aux fêtes du mariage que je n'avais fait à celles du couronnement. Je faisais honneur à mes répugnances politiques de ce peu de curiosité, mais j'ai découvert depuis que ma paresse y avait la plus grande part. Je trouve que la peine qu'il faut se donner surpasse de beaucoup le plaisir qu'on aurait, et le récit des fêtes suffit complètement à ma satisfaction; je le lis le lendemain dans mon fauteuil en me réjouissant d'avoir échappé à la fatigue.
Je ne vis que les illuminations; ce sont sans comparaison les plus belles que je me rappelle. L'Empereur, auquel les grandes idées ne manquaient guère, eut celle de faire construire en toile le grand arc de l'Étoile tel qu'il existe aujourd'hui, et ce monument improvisé fit un effet surprenant. Je crois que c'est le premier exemple de cette sage pensée, adoptée maintenant, d'essayer l'effet des constructions avant de les établir définitivement. L'arc de l'Étoile obtint les suffrages qu'il méritait.
Mon oncle, l'évêque de Nancy, assista au Concile des évêques de France réunis à Paris, à l'effet de statuer sur les différends existants avec le Pape, et qui n'eut aucun résultat. Mon oncle y tint une conduite fort épiscopale mais pourtant assez gouvernementale pour que l'Empereur en fût très content. Il lui donna une triste marque de sa satisfaction, quelque temps après, en le nommant archevêque de Florence.
Il avait fait beaucoup de bien à Nancy; il y jouissait de la plus haute considération et il s'y plaisait extrêmement. Abandonner une telle résidence, où il était établi régulièrement et canoniquement, pour aller prendre violente possession, malgré le clergé et le Pape, d'un diocèse italien était une lourde calamité et attirait sur sa tête ces haines cléricales qui ne pardonnent jamais.