Il veut toucher des capitaux, les gaspiller, sentir la pénurie, avoir des dettes, se faire nommer ambassadeur, dissiper en fantaisies les appointements destinés à défrayer sa maison, quitter sa place et se trouver plus gêné, plus endetté que jamais, abandonner une situation où il a vingt-cinq chevaux dans son écurie et avoir le plaisir de refuser une invitation à dîner sous prétexte qu'il n'a pas de quoi payer un fiacre pour l'y mener, enfin éprouver des sensations variées pour se désennuyer, car, au bout du compte, c'est là le but et le grand secret de sa vie.
Malgré ce chaos d'existence auquel monsieur de Chateaubriand associe, sans ressentir le moindre scrupule, les personnes qui lui sont dévouées, il est d'un commerce agréable et facile. Hormis qu'il bouleverse votre vie, il est disposé à la rendre fort douce. De temps en temps même, il lui prend des velléités de faire des sacrifices aux personnes qui l'aiment, mais c'est trop contre sa nature pour qu'il y tienne longtemps.
Ainsi, après s'être laissé suivre à Rome par madame de Beaumont, quoique cela l'importunât, il l'y a tracassée et elle y est morte presque isolée. Ainsi, après avoir changé toute sa vie, s'être jeté dans le monde pour y faire rentrer madame de Z..., il l'a vue devenir folle sans lui donner un soupir. Ainsi il a à peine consenti à tracer un article bien froid dans une gazette pour honorer les cendres de madame de Duras qui, pendant douze ans, n'avait vécu que pour lui.
Je pourrais ajouter bien des noms à cette liste, car Monsieur de Chateaubriand a toujours eu la plus grande facilité à se laisser adorer sans se mettre en peine des chagrins qu'il doit causer. De toutes ses amies, celle qui a tenu le plus de place dans son cœur est, je crois, madame C....., de X....., devenue duchesse de Z...... L'histoire de cette pauvre femme se rattache aux mœurs qui existaient avant la Révolution et que, dans les derniers temps, on aurait voulu nous faire regretter.
Mademoiselle de Y....., aussi charmante et aussi accomplie qu'on puisse imaginer une jeune personne, épousa en 1790, grâce à l'immense fortune à laquelle elle était destinée, C..... de X....., fils aîné du prince de ***. Sans avoir la distinction d'esprit de sa femme, il n'en manquait pas, était parfaitement beau et encore plus à la mode. Le nouveau ménage fit sensation lors de sa présentation aux Tuileries, malgré la gravité des événements à cette époque.
Bientôt les orages révolutionnaires les séparèrent, Monsieur de X.... émigra; sa femme, grosse, resta dans sa famille dont incessamment elle partagea les malheurs. Elle l'accompagna dans les prisons où elle fut l'ange tutélaire de ses parents, entre autres de la vieille maréchale de Z....., la grand'mère de son mari. Elle la servit comme une fille et comme une servante jusqu'au jour où l'échafaud l'arracha à ses soins. Elle vit périr son propre père et consola sa mère, enfin elle réunit sur sa tête l'admiration et la vénération de toutes les personnes renfermées avec elle.
Dès que les prisons s'ouvrirent, son premier vœu fut d'aller rejoindre son jeune mari pour lequel elle ressentait l'amour le plus tendre. Quitter la France n'était pas chose facile; cependant, à force de courage et d'intelligence, elle parvint à se faire jeter par un bateau sur la plage d'Angleterre. Sa fille, confiée à un patron américain, l'y avait précédée de quelques heures. Ayant cette enfant dans ses bras, elle vint heurter à la porte de son mari.
C...... de X....., était alors attaché par l'empire de la mode au char de madame Fitzherbert. Elle avait au moins quarante-cinq ans, mais le plaisir d'être le rival du prince de Galles, qui n'en dissimulait pas son mécontentement, la parait de tous les charmes aux yeux de monsieur de X....., et il vit arriver sa gracieuse compagne avec une vive impatience. Sous prétexte d'économie, il s'empressa de la conduire dans une petite chaumière au nord de l'Angleterre. Elle ne s'en plaignit pas tant qu'il l'habita avec elle. Mais bientôt des affaires l'appelèrent à Londres; ses séjours y devinrent fréquents, s'y prolongèrent, enfin il s'y établit.
Il était intimement lié avec monsieur du L.... de V....., jeune homme beaucoup moins beau, mais infiniment plus aimable et plus agréable que monsieur de X...... Il lui montrait, en se plaignant de l'ennui qu'elles lui causaient, les lettres tendres et tristes de sa jeune femme. Monsieur du L..... lui reprochait l'abandon où il la laissait, ajoutant qu'il mériterait bien qu'il lui arrivât malheur:
«Tu appelles cela malheur; le plus beau jour de ma vie serait celui où je me verrais débarrassé de ses doléances.»