Monsieur du L..... finit par offrir à C...... de X...... de chercher à le délivrer de l'amour de sa femme. Ce dévouement fut accepté avec transport. Les deux amis se rendirent ensemble à la chaumière; peu de jours après C... de X... partit laissant monsieur du L... passer tout seul auprès d'une femme de vingt ans, triste et délaissée, les longues journées de l'hiver.
Elle était aussi aimable que jolie, pleine de talents et d'esprit. Monsieur du L..., qui avait déjà la tête montée par ses lettres, en devint passionnément amoureux et n'eut pas de peine à jouer le rôle auquel il s'était engagé. Il avertit soigneusement le mari de ses progrès et, au bout de plusieurs mois, de son succès. Celui-ci annonça alors le projet d'une visite aux deux solitaires. Madame de X..., réveillée du doux rêve où elle s'abandonnait par la pensée de voir arriver l'époux qu'elle avait offensé, se livra à une douleur immodérée. Monsieur du L... essaya vainement de la calmer; enfin il se décida à lui raconter le pacte immoral à l'aide duquel il avait réussi et lui apporta en preuve sa correspondance.
Madame de X... avait encore à cette époque l'âme noble et pure; elle se sentit révoltée d'avoir été trahie d'une façon si odieuse, elle resta anéantie sous cette horrible révélation. Dès le lendemain, elle prit avec son enfant la route de Yarmouth, annonçant qu'elle retournait chercher un asile dans les bras de sa mère. Son mari fut enchanté d'en être débarrassé. Monsieur du L... courut après elle, la rattrapa avant qu'elle fût embarquée, l'apaisa, l'accompagna et obtint son pardon. Mais l'illusion de l'amour était détruite pour elle. Monsieur du L... a été puni de sa coupable transaction par un sentiment vrai et passionné qui, depuis lors, a fait le malheur de sa vie.
Madame de X..., l'imagination salie et le cœur froissé par la conduite de deux hommes qu'elle avait aimés, arriva à Paris au moment des saturnales du Directoire et n'y prit qu'une part trop active. Elle-même a pris la peine de la rédiger en ce peu de mots:
«Je suis bien malheureuse; aussitôt que j'en aime un, il s'en trouve un autre qui me plaît davantage.» Ses choix furent aussi honteux par leur qualité que par leur nombre. Elle était tombée dans un tel désordre que son attachement pour monsieur de Chateaubriand fut presque une réhabilitation.
Cette liaison était dans toute sa vivacité lorsque monsieur de Chateaubriand partit pour la Terre Sainte; les deux amants se donnèrent rendez-vous à la fontaine des Lions de l'Alhambra. Madame de X..., n'avait garde de manquer une entrevue si romanesque. Elle s'y trouva au jour indiqué. Pendant l'absence de monsieur de Chateaubriand, elle avait laissé tromper ses inquiétudes par les soins assidus du colonel L..... Tandis qu'elle attendait le pèlerin de Jérusalem à Grenade, elle y apprit la mort du colonel. De sorte que, lorsque monsieur de Chateaubriand arriva, préparant des excuses pour son retard et des hymnes sur l'exactitude de sa bien-aimée..., il trouva une femme en longs habits de deuil et pleurant avec un extrême désespoir la mort d'un rival heureux en son absence. Tout le voyage en Espagne se passa de cette façon, monsieur de Chateaubriand mêlant le rôle de consolateur à celui d'adorateur.
Il place à cette époque son refroidissement pour madame de X.... Toutefois, leur liaison dura encore longtemps.
La publication de l'Itinéraire donna un nouveau lustre au talent populaire de monsieur de Chateaubriand et augmenta le désir que plusieurs personnes avaient de le voir. Il en profita pour replacer madame de X... dans une meilleure situation. Il établit que, par elle seule, on arriverait à lui et fit trêve à sa sauvagerie. Il faut lui en tenir compte, car c'était uniquement dans l'intérêt de madame de X.... On lui rendit des soins pour attirer monsieur de Chateaubriand. Comme elle était charmante dès qu'on se mettait en rapport avec elle, elle plaisait par son propre mérite.
Elle fut un instant dans l'intimité d'une coterie, composée de mesdames de Duras, de Bérenger, de Lévis, etc. Mais, bientôt, elle-même s'en ennuya; elle s'en retira volontairement et rentra dans l'intérieur de son cabinet où des occupations sérieuses se mêlaient à des talents de premier ordre pour employer son temps. Elle vécut de cette sorte jusqu'à la Restauration. Nous la vîmes, à cette époque, se précipiter dans le tourbillon du monde; couverte d'atours couleur de roses, elle dansa à un grand bal. Son mari, qui n'avait jamais cessé de la voir, négocia une réconciliation avec elle. Elle prit le titre de duchesse de Z....
On lui proposa un appartement à l'hôtel de X...; on parlait même d'une grossesse qui donnait l'espoir d'un frère à sa fille mariée depuis plusieurs années. Chacun remarquait les manières bizarres de madame de Z.... Les Cents-Jours arrivèrent; la terreur s'empara d'elle, son étrangeté augmenta. On chercha pendant quelques mois à la dissimuler, il fallut enfin la reconnaître et la séquestrer. À l'époque où j'écris, elle est depuis vingt ans renfermée et n'a jamais recouvré la raison. Tel a été le sort d'une des personnes les plus heureusement douées que la nature ait jamais formées. Je ne puis m'empêcher de croire qu'elle valait mieux que la vie qu'elle a menée.