Il ne lui resterait aucune preuve de la vérité du récit que je viens de faire si le hasard n'avait pas fait que, cherchant dans ses papiers, après la révolution de 1830, son aide de camp, monsieur de Guise, le même qui rédigea, en 1814, la convention antidatée avec le prince de Schwarzenberg, trouvât derrière un tiroir de secrétaire une vieille lettre toute chiffonnée. C'était celle par laquelle le général Bordesoulle lui annonçait le départ des troupes d'Essonnes, en lui demandant excuse d'avoir agi contrairement aux ordres qu'il avait donnés, et lui expliquant que les appels trois fois réitérés de l'Empereur l'y avaient décidé.

Quoique le maréchal Marmont ait cruellement souffert des calomnies répandues sur son compte, une fois que l'enivrement où on le tenait fut cessé, il n'avait plus pensé à cette lettre et il en avait complètement oublié l'existence. Cela seul suffit à le peindre. Probablement ce document sera publié; je l'ai lu bien des fois.

Les maréchaux, chargés des propositions de Fontainebleau, se présentèrent à neuf heures chez l'empereur Alexandre qui refusa de traiter sur tout autre pied que l'abdication pure et simple de Napoléon. Il fit valoir la défection qui commençait à s'établir dans l'armée française comme un argument péremptoire. Les maréchaux, qui en étaient restés sur la première nouvelle apportée par Fabvier, protestèrent de la fidélité de l'armée. L'Empereur sourit et leur dit que le corps de Marmont était en pleine marche pour se rendre à Versailles. Les maréchaux partirent sans avoir revu leur camarade Marmont. Ils ne trouvèrent plus trace de son corps d'armée sur la route de Fontainebleau.

Je me suis étendue sur ce récit, d'abord parce que les faits en ont été dénaturés par l'esprit de parti, ensuite parce que je crois que personne ne les sait mieux que moi. Dans l'intention que j'ai déjà indiquée, j'ai réuni tous les témoignages et tous les documents, et j'ai pris le soin de voir comment ils pouvaient coïncider entre eux pour ne rien avancer qui pût être disputé avec quelque ombre de fondement. Peut-être ai-je une connaissance plus nette et plus claire de cette affaire que le maréchal lui-même qui a commencé par la croire sincèrement un sujet d'éloge et ne s'est aperçu de son erreur que lorsqu'il a été assailli d'atroces calomnies. Il a eu le nouveau tort de trop les mépriser.

Les chefs qui ont agi de violence contre l'Empereur à Fontainebleau, voyant le torrent de l'opinion populaire retourner en faveur du grand homme dont les malheurs rappelaient le génie, cherchèrent à cacher leur action derrière celle du duc de Raguse. L'amour-propre national préféra crier à la trahison plutôt que d'avouer des défaites, et il fut très promptement établi dans l'esprit du peuple que le duc de Raguse avait vendu et livré successivement Paris et l'Empereur. L'un était aussi faux que l'autre.

Les maréchaux, de retour à Fontainebleau, arrachèrent par la violence l'abdication de l'Empereur; le maréchal Ney s'empressa d'en donner avis aux Alliés, et, au retour des envoyés de Fontainebleau à Paris, le maréchal Macdonald m'a raconté que les autres furent très étonnés d'entendre le comte de Nesselrode remercier Ney de son importante communication.

Il est temps de revenir à ce qui se passait de notre côté. Le lundi, je ne vis personne d'instruit des événements, mais, le mardi matin, on vint chanter victoire chez moi. Pozzo me raconta que la journée de la veille avait été bien hasardeuse. L'Empereur était entouré de gens qui commençaient à s'effrayer de la situation d'une armée dans une ville comme Paris. Les rapports des provinces occupées n'étaient point rassurants. Les populations, opprimées par les malheurs inhérents à la guerre, étaient prêtes à se soulever. Tout ce qui était autrichien n'avait d'oreille que pour écouter ces récits et de langue que pour les répéter.

Le prince de Schwarzenberg commençait à se reprocher la proclamation dont Pozzo lui avait escamoté la signature; évidemment il ne voulait pas prendre la responsabilité du séjour prolongé à Paris. Il s'agissait de disposer, en l'absence de l'empereur d'Autriche, du sort de sa fille et du sceptre de son petit-fils. Le roi de Prusse était, au su de tout le monde, complètement soumis à la volonté d'Alexandre; c'était donc d'elle seule que dépendaient de si grandes résolutions. On ne peut s'étonner qu'il fût agité ni blâmer ses hésitations. Elles furent telles que Pozzo crut la partie perdue pendant la fin du jour et la moitié de la nuit.

Le duc de Vicence, qui avait jusque-là vainement sollicité une audience, en obtint une fort longue. Celle des maréchaux ne le fut pas moins; toutefois, l'impression qu'ils avaient pu faire sur l'empereur Alexandre fut victorieusement combattue par les personnes qui composaient le gouvernement provisoire et son conseil. On fit valoir à l'Empereur qu'on ne s'était autant compromis que sur un engagement signé de son nom. S'il revenait aujourd'hui sur la promesse de ne traiter, ni avec Napoléon, ni avec sa famille, le sort de tous les gens qui s'étaient confiés à sa parole devenait l'exil ou l'échafaud. Cette question de générosité personnelle eut beaucoup de prise sur lui.

Il était, a-t-il dit depuis, déjà décidé lorsqu'il renvoya les maréchaux à neuf heures du matin pour donner une réponse; il le laissa deviner à Pozzo et au comte de Nesselrode, peut-être même à monsieur de Talleyrand. Mais il ne voulut pas s'expliquer nettement avant de s'être donné l'air de consulter le roi de Prusse et le prince de Schwarzenberg.