Le mardi matin, toute hésitation avait disparu et nous l'apprîmes en même temps que les dangers que nous avions courus. Ces dangers étaient réels et personnels, car, à la façon dont nous étions compromis, nous n'avions d'autre parti à prendre que de nous mettre à la suite des bagages russes si les Alliés avaient remis le gouvernement entre les mains des bonapartistes. La Régence n'aurait été, au fond, qu'une transition pour revenir promptement au régime impérial.

Mes gens de Châtenay accoururent tout éplorés me dire qu'ils ne savaient plus que devenir: le maire était en fuite, l'adjoint caché dans mon enclos. Les premiers jours, ma maison avait été occupée par un état-major qui, ayant trouvé la cave bonne, avait emporté tout le vin qu'il n'avait pas eu le temps de boire et l'avait laissée complètement à sec, ce qui ne mettait pas les nouveaux arrivés de bonne humeur. Les détachements de toute arme, de toute nation s'y succédaient et excitaient la terreur des habitants du village; ils avaient déjà appris à leurs dépens que les bavarois et les wurtembourgeois étaient les plus redoutables.

Mes relations russes me procurèrent facilement des sauvegardes. Le prince Wolkonski me donna deux cosaques de la garde pour les établir à Châtenay et un sous-officier pour les installer. J'y allai moi-même avec eux; ma calèche se trouvait ainsi escortée par ces habitants des steppes; oserai-je avouer que cela m'amusait assez. J'admirais l'assistance qu'ils prêtaient à leurs petits chevaux en montant les côtes: ils appuyaient leur longue lance à terre, la plaçaient sous leur aisselle ou la tenaient à deux mains, comme un aviron, et poussaient dessus, la replaçant en avant à mesure qu'ils avançaient, à peu près comme on se sert en bateau d'un aviron.

Je trouvai mes gens dans la consternation; ils avaient adopté la cocarde blanche pour travailler plus paisiblement dans le jardin qui longeait la route de Choisy à Versailles. Mais, ce matin-là même, cette décoration avait pensé les faire sabrer par des troupes françaises; c'était le corps de Marmont se rendant à Versailles. Quoique je ne me pique pas de grandes connaissances stratégiques, je ne comprenais pas comment elles se trouvaient dans les lignes des troupes alliées. Cela me parut étrange et ne me fut expliqué qu'à mon retour à Paris.

Mes petits cosaques étaient munis d'une pancarte couverte de cachets et de signatures à l'aide de laquelle ils exorcisaient tous les démons qui, sous cinquante uniformes différents, se présentaient à nos portes. L'un d'eux parlait un peu allemand, les autres l'appuyaient en russe qu'il prodiguaient avec un degré de loquacité qui semblait étonner les soldats allemands presque autant que moi. Mais la pancarte décidait toujours la discussion en leur faveur; je les vis fonctionner plusieurs fois pendant le séjour de quelques heures que je fis à Châtenay.

J'y appris qu'en outre du vin mes hôtes avaient emporté toutes les couvertures, un assez grand nombre de matelas pour coucher leurs blessés et tous les lits de plumes, c'est-à-dire ils les avaient éventrés, en avaient secoué les plumes et, se trouvant ainsi possesseurs de grands sacs de coutil, ils étaient entrés en foule dans la pièce d'eau et les avaient remplis à la main du poisson qu'elle contenait.

Ce singulier genre de pêche m'a paru assez drôle pour être rapporté. Il est juste de dire qu'on a pillé seulement les maisons abandonnées par leurs gardiens et qu'on a incendié que celles où l'on a tenté une puérile résistance.

J'établis mes cosaques chez mon jardinier; sa femme en avait bien peur; on avait fait au peuple les contes les plus effrayants. Le premier soir, tandis qu'elle préparait leur souper, son enfant encore au berceau se réveilla et se mit à crier; les cosaques parlèrent entre eux, l'un d'eux s'avança vers l'enfant, la pauvre mère tremblait, il le tira du lit, l'établit sur ses genoux devant le feu, lui réchauffa les pieds dans ses mains, ses camarades lui firent des mines et des discours, l'enfant leur sourit, et dès ce moment ils s'établirent ses bonnes. Lorsque j'y retournai, la semaine suivante, ils disaient:

«Madame Marie, bon femme.»

Et elle leur jetait son enfant dans les bras lorsqu'elle voulait vaquer aux soins du ménage.