Ils joignaient au goût pour les maillots celui des fleurs. Ils se promenaient des heures entières devant la serre, regardant à travers les vitres et, lorsque le jardinier leur donnait un bouquet, ils le remerciaient avec toutes les formes de la plus vive satisfaction, mais ils ne touchaient à rien. Leur protection s'étendait sur tout le village, et, dès qu'un détachement s'en approchait, le cri de cosaques passait de bouche en bouche. Jour et nuit ils étaient prêts à y répondre, aussi n'y eut-il aucune déprédation arrivée à Châtenay depuis leur installation. Pour le dire en passant, ce service rendu à la commune m'a valu, pendant les Cents-Jours, une dénonciation de quelques-uns de mes voisins.

Mon père, je le dois avouer, ne souffrait peut-être pas assez de voir la cocarde tricolore abaissée mais, dès qu'il s'agissait du drapeau blanc, tout son patriotisme se réveillait avec exaltation. L'idée de voir monsieur le comte d'Artois faire son entrée dans Paris, uniquement entouré d'étrangers, le révoltait; il conçut la pensée de former une espèce de garde nationale à cheval, composée de nos jeunes gens. Il en parla au comte de Nesselrode qui obtint l'assentiment de son impérial maître. Le gouvernement provisoire l'adopta lorsqu'elle était déjà en train.

Mon frère fut le premier qui alla inscrire son nom chez Charles de Noailles. Mon père l'avait indiqué à lui et à ses camarades comme le plus convenable pour être leur capitaine; Charles de Noailles en fut enchanté et on ne peut plus reconnaissant; sa fille et lui vinrent remercier mon père avec effusion. Mais, dès le lendemain, la guerre était au camp. Nous n'étions pas encore émancipés et déjà les ambitions de place se déployaient, et déjà les intrigues des courtisans agitaient leur esprit.

Ce fut Charles de Damas et les siens qui donnèrent le signal. Quoique intimement liés avec les Noailles, ils s'élevèrent hautement contre le choix fait de Charles de Noailles, recherchèrent avec zèle tous les méfaits de son père, le prince de Poix, au commencement de la Révolution et cabalèrent pour empêcher qu'on ne se fît inscrire chez lui. Cela ralentit un peu le zèle; mais pourtant on finit par réunir cent cinquante jeunes gens qui s'équipèrent, s'armèrent, se montèrent en quatre jours de temps et furent prêts avant l'entrée de Monsieur.

À dater de ce moment, les seigneurs de l'ancienne Cour n'ont plus été occupés que de leurs intérêts de fortune et d'avancement, que de faire dominer leurs prétentions sur celles des autres; et ils ont été un des grands obstacles à la dynastie qu'ils voulaient consacrer.

N'établissons pas que ces sentiments soient exclusifs à cette classe; ils appartiennent probablement à tous les hommes qui touchent au pouvoir. J'ai vu une seconde révolution faite par la bourgeoisie et, ainsi que dans celle dont le récit m'occupe en cet instant, dès le cinquième jour tous les sentiments généreux et patriotiques étaient absorbés par l'ambition et les intérêts personnels. Si nous savions au juste ce qu'il en a coûté à la volonté puissante de l'Empereur pour dominer les prétentions militaires après le dix-huit Brumaire, il est probable que nous retrouverions le même esprit d'intrigue et d'égoïsme.

CHAPITRE IV

Te Deum russe. — Mission à Hartwell. — Entrée de Monsieur. — On prend la cocarde blanche. — Le lieutenant général du royaume. — Le duc de Vicence. — Le général Owarow. — L'empereur Alexandre à la Malmaison et à Saint-Leu. — Première réception de Monsieur. — Représentation à l'Opéra. — Attitude du parti émigré.

Le dixième jour de leur entrée, les étrangers se réunirent sur la place Louis XV pour y chanter un Te Deum. Je vis ce spectacle de chez le prince Wolkonski, logé au ministère de la marine. Je n'en souffris pas tant qu'il n'y eut que le mouvement de troupes et de monde sur la place; mais (apparemment que les sons exercent plus d'influence sur mon âme que le spectacle des yeux), lorsque le silence le plus solennel s'établit et que le chant religieux des popes grecs se fit entendre, bénissant ces étrangers arrivés de tous les points pour triompher de nous, la corde patriotique, touchée quelques jours avant par les qui-vive des sentinelles, vibra de nouveau dans mon cœur plus fortement, d'une manière moins fugitive. Je me sentis honteuse d'être là, prenant ma part de cette humiliation nationale et, dès lors, je cessai de faire cause commune avec les étrangers.

J'aurais pu être rassurée cependant par la société qui se trouvait dans la galerie de l'hôtel de la Marine. Elle était remplie par les femmes de généraux et de chambellans de l'Empire, leurs chapeaux couverts de fleurs de lis encore plus que les nôtres.