Il avait tant à réparer envers elle! Mais il aurait fallu accueillir ces regrets avec bienveillance: Madame n'a pas su trouver cette nuance; elle les imposait avec hauteur et n'en acceptait les témoignages qu'avec sécheresse. Madame, pleine de vertus, de bonté, princesse française dans le cœur, a trouvé le secret de se faire croire méchante, cruelle et hostile à son pays. Les français se sont crus détestés par elle et ont fini par la détester à leur tour. Elle ne le méritait pas et, certes, on n'y était pas disposé. C'est l'effet d'un fatal malentendu et d'une fausse fierté. Avec un petit grain d'esprit ajouté à sa noble nature, Madame aurait été l'idole du pays et le palladium de sa race.
Peu de jours après son entrée, le Roi alla à l'Opéra. On donnait Œdipe. Il recommença ses pantomimes vis-à-vis de madame la duchesse d'Angoulême, non seulement à l'arrivée, mais encore aux allusions fournies par le rôle d'Antigone. Tout cela avait un air de comédie et, quoique le public cherchât le spectacle dans la loge plus que sur le théâtre, les démonstrations du Roi n'eurent pas de succès; elles semblaient trop affectées. La princesse ne s'y prêtait que le moins possible. Elle était ce jour-là mieux habillée et portait de beaux diamants. Elle fit ses révérences avec noblesse et de très bonne grâce; elle paraissait à son aise dans cette grande représentation comme si elle y avait vécu, aussi bien qu'elle y était née. Enfin, sans être ni belle, ni jolie, elle avait très grand air et c'était une princesse que la France n'était pas embarrassée de présenter à l'Europe. Monsieur partageait son aisance et y joignait l'apparence de la joie et de la bonhomie. Pendant tous ces premiers moments, il était le plus populaire de ces princes, aux yeux du public. Les personnes initiées aux affaires le voyaient sous un autre aspect.
CHAPITRE VI
Première réception du Roi et de Madame. — Costume et étiquette de la Cour pendant la Restauration. — Arrivée de monsieur le duc d'Angoulême et de monsieur le duc de Berry. — Bal chez sir Charles Stewart. — Le duc de Wellington. — Le grand-duc Constantin. — Dispositions de monsieur le duc de Berry. — Préventions contre monsieur de Talleyrand. — Jalousie du comte de Blacas. — Mon père refuse l'ambassade de Vienne. — Sagesse du cardinal Consalvi.
Le Roi reçut les femmes, d'abord celles anciennement présentées, puis nous autres le lendemain. Il me traita avec une bonté particulière, m'appelant sa petite Adèle, me parlant de Bellevue et me disant des douceurs. Il m'a toujours distinguée toutes les fois que je lui ai fait ma cour, quoique j'allasse peu aux Tuileries.
En arrivant chez Madame, sa dame d'honneur, madame de Sérent, me demanda mon nom. Comme elle était fort sourde elle voulait me le faire répéter, Madame lui dit de son ton bref et sec:
«Mais c'est Adèle.»
Je fus très flattée de cette espèce de reconnaissance; cela n'alla pas plus loin. Elle m'adressa une de ces questions oiseuses à l'usage des princes et qui ne supposait aucun précédent entre nous. Mes rapports avec Madame n'ont jamais été sur un autre pied.
C'est ce même jour, je crois, que la maréchale Ney ayant été faire sa cour, Madame l'appela Aglaé. La maréchale en fut excessivement choquée. Elle y vit une réminiscence du temps où, sa mère étant femme de chambre de la Reine, elle avait été admise auprès de Madame. Je suis persuadée, au contraire, que Madame avait eu l'intention de lui témoigner grande politesse, ainsi qu'à moi lorsqu'elle me désignait sous le nom d'Adèle. Mais le peu d'aménité de son ton, son parler bref, son geste brusque, son regard froid, tout s'opposait à ce que ses paroles parussent jamais obligeantes. Quelques personnes m'ont dit que, dans son intimité, ces façons maussades disparaissaient; je n'ai jamais eu l'honneur d'y être admise.
Ces premières réceptions passées, on s'occupa à régler le costume et l'étiquette. Madame en fit une affaire des plus sérieuses. Cette préoccupation sévère, dans un pareil moment, de la longueur des barbes et de la hauteur des mantilles me parut une puérilité peu digne de la position.