Il fallait choisir un habit de cour. Madame désirait revenir aux paniers comme à Versailles; la révolte fut tellement générale qu'elle céda. Mais on ajouta au costume impérial tout le paraphernalia de l'ancien, ce qui faisait une singulière disparate. Ainsi on attacha à nos coiffures grecques ces ridicules barbes, et on remplaça l'élégant chérusque qui complétait un vêtement copié de Van Dyck par une lourde mantille et une espèce de plastron plissé. Dans les commencements, Madame tenait à ce que cela fût strictement observé. Un modèle déposé chez ses marchandes devait être exactement [suivi]; elle témoignait mécontentement à qui s'en écartait. Depuis, madame la duchesse de Berry s'étant affranchie de cette servitude, on avait suivi son exemple. Les barbes devenues très larges avaient pris l'apparence d'un voile et n'étaient pas sans grâce; la mantille, en revanche, était arrivée à un degré d'exiguïté qui n'écrasait plus la toilette.
Ce point fixé, il restait à établir l'étiquette du local et ceci était de la compétence du Roi. C'est avec l'assistance du duc de Duras, principalement, que ce travail fut accompli, et qu'on établit les honneurs de la salle du Trône pour remplacer les honneurs du Louvre. Monsieur de Duras, plus duc que feu monsieur de Saint-Simon, tenait excessivement à ce que les distinctions attachées à ce titre fussent établies de la façon la plus marquée, et il inventa ce moyen. Monsieur et Madame le désapprouvèrent hautement, et la séparation entre les dames ne fut jamais établie chez eux.
La nouvelle étiquette charma les duchesses et excita la colère des autres, surtout des vieilles dames de l'ancienne Cour. Il faut convenir que les précautions avaient été toutes prises pour rendre la distinction aussi choquante que possible pour celles qui y attachaient quelque importance. On arrivait par la salle des Maréchaux qui alors servait de salle des gardes et donnait sur l'escalier, on traversait le salon bleu à peine éclairé. Nous autres, restions dans le salon de la Paix qui ne l'était guère davantage. Les duchesses, continuant leur route, entraient dans la salle du Trône qui, seule, était éclatante de lumières. Un des battants de la porte qui y donnait accès restait ouvert; un huissier s'y tenait pour refuser passage à qui n'avait pas droit. Il fallait voir la figure des anciennes dames de la Cour toutes les fois qu'une de ces heureuses du jour traversait le salon de la Paix et leur passait sur le corps. C'était une fureur constamment renouvelée et un texte journellement exploité en paroles qui m'ont souvent divertie. Les pauvres duchesses étaient en butte à bien des sarcasmes; je laisse à penser comme on arrangeait celles de l'Empire.
Le moment où la porte se fermait annonçait l'entrée du Roi dans la salle du Trône. Il en faisait le tour en s'adressant aux duchesses, aux personnes titrées, ainsi que cela se disait exclusivement d'elles. Ensuite il se plaçait devant la cheminée, avec son service autour de lui, tantôt assis, tantôt debout, selon que la goutte le rendait plus ou moins impotent. La porte se rouvrait et nous entrions en procession, tournant tout court à droite, longeant le trône et arrivant devant lui où nous nous arrêtions pour faire une grande révérence.
Lorsqu'il ne nous adressait pas la parole, ce qui arrivait à neuf femmes sur dix, on continuait le défilé et on sortait par la porte donnant dans le salon qui précède la galerie de Diane et qui se désignait comme cabinet du conseil. Lorsque le Roi nous parlait, cela n'allait guère au delà de deux ou trois phrases pour les mieux traitées; il terminait l'audience par une petite inclination de tête à laquelle nous répondions par une seconde grande révérence et nous suivions la route tracée par nos devancières.
À travers la galerie de Diane et en descendant l'escalier, nous arrivions chez Madame. Comme elle parlait beaucoup plus longuement que le Roi et à tout le monde, il y avait encombrement à sa porte. On finissait cependant avec un peu d'intelligence, et beaucoup de coups de coude, par entrer dans son salon. Elle était debout, placée presque à la hauteur des portes, sa dame d'honneur près d'elle, le reste de son service au fond de la chambre. Elle seule, quoique très parée, était sans manteau de cour. Au bout de très peu de temps elle reconnaissait tout le monde, sans aucune assistance de la dame d'honneur. On s'arrêtait devant elle; elle disait à chacun ce qui convenait. Le ton seul manquait aux paroles; avec un peu plus d'aménité elle aurait très bien tenu sa Cour. Lorsque le petit signe de tête annonçait que la conversation, beaucoup plus inégalement prolongée que par le Roi, était finie, on faisait la révérence et on passait chez monsieur le duc d'Angoulême.
On tombait sur lui toujours à l'improviste. Dans son disgracieux embarras, il ne savait pas rester à une place fixe. La gaucherie de ses paroles répondait à celle de sa personne; il faisait souffrir ceux qui s'intéressaient à la famille, et pourtant, si ce prince avait succédé directement à son oncle, il est bien probable que la Restauration aurait duré paisiblement. J'aurai souvent occasion de parler de lui.
À la sortie de chez monsieur le duc d'Angoulême, nous nous trouvions dans le vestibule du pavillon de Flore, c'est-à-dire dans la rue, car, alors, il était pavé, et tout ouvert, sans portes ni fenêtres, aux intempéries de la saison. On ne permettait pas le passage par les appartements. Il nous restait le choix de traverser les souterrains des cuisines et les galeries ouvertes, ou de reprendre nos voitures pour gagner le pavillon de Marsan. Dans le premier cas, il fallait faire le trajet sans châle ni pelisse; l'étiquette n'en admettait pas dans le château. Dans le second, il nous fallait aller chercher nos gens jusque dans la place; on ne les laissait pas arriver plus près. Les courtisans chargés de régler ces formes n'avaient en rien pensé au confort des personnes appelées à en user.
Arrivées au pavillon de Marsan, on montait chez Monsieur toujours parfaitement gracieux, obligeant et ayant l'art de paraître tenir sa Cour pour son plaisir et en s'y amusant. Puis on redescendait au rez-de-chaussée où monsieur le duc de Berry, sans grâce, sans dignité, mais avec une spirituelle bonhomie, recevait avec aisance. Au reste, je ne puis bien juger de sa manière de prince, car il a toujours eu avec moi des habitudes de familiarité. Son père et lui avaient rapporté d'Angleterre l'usage du shake-hand. Monsieur le duc de Berry l'avait conservé pour les anciennes connaissances, et je crois que Monsieur n'y a renoncé tout à fait qu'en montant sur le trône. Mais, passé les premiers jours, il ne m'honorait plus de cette distinction devenue rare.
À coup sûr cette réception était mal arrangée car on n'en sortait jamais qu'ennuyée, fatiguée, mécontente. J'étais des bien traitées et pourtant je n'y allais qu'en rechignant, le plus rarement qu'il m'était possible. C'était une véritable corvée; il fallait changer l'heure de son dîner, s'enharnacher d'une toilette incommode et qu'on ne pouvait produire ailleurs, être aux Tuileries à sept heures, y attendre une heure à voir passer les duchesses, comme nous disions, se heurter à la porte de Madame, s'enrhumer dans les corridors extérieurs, malgré la précaution que nous prenions de nous envelopper la tête et les épaules dans notre bas de robe, ce qui nous faisait des figures incroyables, et enfin éprouver au pavillon de Marsan les mêmes difficultés à retrouver nos gens. Pour peu qu'ils ne fussent pas très intelligents, on les perdait souvent dans ces pérégrinations; et, comme les hommes étaient complètement exclus des réceptions, on voyait de pauvres femmes parées, courant après leur voiture jusqu'au milieu de la place. Il faut ajouter à tous ces désagréments celui d'être trois heures sur nos jambes. C'est à ce prix que nous achetions l'honneur d'être dix secondes devant le Roi, une minute devant Madame et à peu près autant chez les princes. La proportion n'y était pas.