Elle aimait toutes les notabilités, celles de l'esprit, celles du rang, celles même fondées sur la violence des opinions. Pour des gens qui, comme moi, vivaient dans les idées rétrécies de l'esprit de parti, cela paraissait très choquant; et je suis souvent sortie de son salon indignée des discours qu'on y tenait et disant, suivant notre expression de coterie, que c'était par trop fort.

Nous allâmes lui dire adieu peu de jours avant de partir pour Turin. Un jeune homme appuyé sur son fauteuil tonnait d'une façon si hostile contre le gouvernement royal, se montrait si passionnément bonapartiste que madame de Staël, après avoir vainement tâché de ramener sa haineuse éloquence au ton de la plaisanterie, fut obligée, malgré sa tolérance habituelle, de lui imposer silence. C'était l'infortuné La Bédoyère. S'il avait continué à tenir la conduite qu'indiquaient ses propos, il n'y aurait pas de reproches à lui faire. Mais, peu de semaines après, vaincu par les sollicitations de la famille de sa femme, il consentit à se laisser nommer colonel au service de Louis XVIII et l'année n'était pas révolue qu'il avait payé à la plaine de Grenelle le prix sanglant de la plus coupable trahison.

Monsieur tomba dangereusement malade et son état causa l'inquiétude la plus vive à tout ce qui s'appelait royaliste; je la partageai très sincèrement. Il fut rendu à nos vœux; hélas! ce n'était ni pour son bonheur, ni pour le nôtre! Il passa le temps de sa convalescence à Saint-Cloud. Nous y allâmes de Châtenay lui faire notre cour; il fut très gracieux et très causant; il nous montrait les élégances de Saint-Cloud avec grande satisfaction. Il disait en riant qu'on ne pouvait pas accuser Bonaparte d'avoir laissé détériorer le mobilier. La longue privation de ces magnificences royales les lui faisait apprécier davantage.

Je rencontrai à Saint-Cloud le chevalier de Puységur. Je l'avais laissé à Londres, quelques années avant, le plus aimable, le plus agréable et le plus sociable des hommes. Nous étions fort liés; je me faisais grande joie de le voir. Je retrouvai un personnage froid, guindé, désobligeant, silencieux, enfin une telle métamorphose que je n'y comprenais plus rien. Je me retirai, embarrassée d'empressements qui n'avaient obtenu aucun retour. J'appris, quelques jours après, qu'en outre de l'anglomanie, qui lui avait fait prendre en dégoût tout ce qui était français, il était dominé par le chagrin de montrer une figure vieillie. Il avait perdu toutes ses dents et, jusque-là, il avait vainement tenté d'y suppléer. Un ouvrier plus adroit lui rendit par la suite un peu plus de sociabilité; mais il ne reprit pas la grâce de son esprit et resta maussade et grognon. Il ne vint pas chez moi, mais je le voyais souvent chez mon oncle Édouard Dillon.

Un jour où lord Westmeath, qui s'occupait d'agriculture, avait été le matin à Saint-Germain, il nous demanda comment on nourrissait le bétail aux environs de Paris. Il trouvait faible la proportion des pâturages. Nous nous mettions en devoir de lui expliquer que, sur d'autres routes, il en trouverait davantage, mais le chevalier nous arrêta tout court:

«Vous avez raison, mylord, il n'y a pas de pâturages, les horribles vaches mangent des chardons dans les fossés; et, d'ailleurs, on ne saurait découvrir les prairies en France parce que l'herbe n'y est pas verte.

«—Comment, l'herbe n'est pas verte, et de quelle couleur est-elle?

«—Elle est brune.

«—Quand elle est brûlée du soleil.

«—Non, toujours.»