—Mais monsieur le comte, le prince de Chio, c'est Gros-Guillot.
—Qu'appelles-tu Gros-Guillot?
—Mais Gros-Guillot, je ne conçois pas que monsieur le comte ne se le rappelle pas... il est pourtant venu assez souvent travailler au château... Gros-Guillot qui habitait la petite maison blanche près du pont... et puis son fils... ah! monsieur le comte ne peut pas avoir oublié petit Pierre, qui était si gentil, si éveillé, celui que Madame la comtesse voulait toujours pour tenir la bride de son âne... ah! je vois que monsieur le comte les remet bien à présent. Moi, je les ai reconnus tout de suite, et Gros-Guillot m'a bien reconnu aussi.»
Monsieur de Maurepas imposa silence à son homme; mais, une fois sur la voie, on découvrit promptement que les héritiers de l'empire d'Orient étaient tout bonnement deux paysans du Berry qui mystifiaient à leur profit le roi de France, son gouvernement et sa Cour depuis plusieurs années. Comment avaient-ils conçu cette idée, d'où venaient-ils, où sont-ils allés? Je l'ignore absolument, je ne sais que cet épisode de la vie de ces deux intelligents aventuriers.
CHAPITRE II
Vie de Versailles. — Séjours de campagne. — Hautefontaine. — Frascati. — Esclimont. — La princesse de Rohan-Guéméné. — Cour de Mesdames, filles de Louis XV. — Madame Adélaïde. — Madame Louise. — Madame Victoire. — Bellevue. — Vie des princesses à Versailles. — Souper chez Madame. — Coucher du Roi. — La duchesse de Narbonne. — Anecdote sur le Masque de fer. — Anecdote sur monsieur de Maurepas. — Le vicomte de Ségur. — Le marquis de Créqui. — Le comte de Maugiron. — La duchesse de Civrac.
Du dimanche au samedi, on vivait à Versailles dans une tranquillité horriblement ennuyeuse aux personnes qui s'arrachaient à leur société ordinaire pour venir, très mal établies, y faire leur service. Mais elle n'était pas sans intérêt pour les gens décidément établis; c'était, en quelque sorte, une vie de château dont le commérage portait sur des objets importants. La plupart ne savaient pas s'occuper du sort du pays en suivant l'intrigue qui éloignait monsieur de Malesherbes ou amenait monsieur de Calonne aux affaires. Mais les esprits éclairés, comme celui de mon père, s'y intéressaient autrement qu'à une querelle sur la musique ou une rupture entre J.-J. Rousseau et la maréchale de Luxembourg, ce qui était alors les grands événements de la société.
Personne ne songeait à la politique générale. Si on en faisait, c'était sans s'en douter et par un intérêt privé de fortune ou de coterie. Les cabinets étrangers nous étaient aussi inconnus que celui de la Chine le peut être aujourd'hui. On trouvait mon père un peu pédant de ce qu'il s'occupait des affaires de l'Europe et lisait la seule gazette qui en rendît quelque compte. Madame Adélaïde lui demanda un jour:
«Monsieur d'Osmond, est-il vrai que vous recevez la Gazette de Leyde?
—Oui, madame.