Un Roi, un peuple, une noblesse, un clergé ne sont pas incompatibles. Nous pouvons, en conciliant leurs intérêts, obtenir de la raison toute seule ce qui a coûté à nos voisins des siècles de malheurs. Le ministère actuel laissera-t-il échapper l'occasion de commander à la postérité une reconnaissance éternelle?
M. l'archevêque de Sens a déjà trop tardé. Cependant il trouvera une excuse dans la persuasion où sont les gens sensés qu'il faut longtemps préparer l'esprit des Rois pour les déterminer à un sacrifice de la moindre portion de cette autorité absolue que la flatterie les accoutume à tant apprécier. Si le principal ministre conserve sa place, il est temps de parler franchement, de calmer l'effervescence que produit le désir de la liberté qu'on peut raisonnablement souhaiter. Il est surtout temps d'imposer silence au dépit de la magistrature, à la haine des envieux et aux clabauderies de courtisans qui, sans savoir positivement ce qu'ils veulent, crient toujours contre tout ce qui se fait. Les passions, sous le masque de l'intérêt public, pousseront le peuple à une résistance plus embarrassante que l'insurrection qui s'annonce déjà dans quelques provinces si le Roi, en avançant l'époque des États Généraux, ne manifeste pas clairement, irrévocablement les intentions louables dont M. l'archevêque l'a animé.
Souvent, à une certaine distance, on juge mal les objets moyennant quoi je pourrais bien me tromper, mais, de la position où je suis, il me semble que, pour tout calmer, pour tout réparer, le Roi devrait appeler près de sa personne ou une cour plénière ou des députés des assemblées provinciales ou les présidents de ces assemblées, enfin un corps quelconque auquel il put adresser l'équivalent du discours qui suit:
«Messieurs, je vous ai mandés pour vous faire connaître mes volontés d'une manière si précise qu'à l'avenir elles ne puissent plus être mal interprétées. Le besoin de mon cœur, autant que le malheur des circonstances, m'avait dès longtemps déterminé à m'environner de l'amour de mes peuples en assemblant les États Généraux de mon royaume. Je ne balançais plus que sur l'époque à laquelle je devais les convoquer lorsque mes ministres consultés pensèrent qu'en fixant l'année 1792 pour les réunions d'une assemblée nationale chacun des membres destinés à la composer pouvait, en se formant dans les assemblées provinciales, en s'appropriant les lumières de son siècle, s'élever à la hauteur des grands intérêts qui doivent être discutés. Ils pensèrent qu'alors tous concourraient plus utilement au projet que j'ai formé de régénérer l'empire français sur les bases de sa constitution.
«J'annonçai les États Généraux pour 1792. Des corps qui ont cherché à se rendre nécessaires ont paru douter de la pureté de mes intentions; leurs arrêtés, pleins de chaleur et de fiel, ont occasionné des mouvements qui ont troublé l'ordre public; ils tendaient à altérer la confiance des peuples, le plus précieux apanage des Rois français. Cette colonne de la monarchie qui l'a soutenue au milieu des crises des plus violentes sera inutilement ébranlée lorsque le jour de la raison, éclairant les souverains comme leurs sujets, leur a démontré qu'ils ne peuvent avoir qu'un seul et même intérêt.
«Quoique des États Généraux, assemblés à l'époque précédemment indiquée, pussent promettre de plus grands avantages, cependant je cède au désir que témoigne la Nation de me faire connaître ses besoins et je me rends d'autant plus facile que je suis moi-même pressé de lui prouver que digne, au moins par quelques vertus, de commander au premier peuple de la terre, je ne regarderai jamais comme des sacrifices tout ce qui pourra contribuer à son bonheur et à sa gloire. Mon principal ministre vous expliquera dans ses détails le plan que j'ai cru devoir adopter pour la formation des États Généraux. Leur première convocation ne provoquera probablement pas le bien que nous désirons tous avec une égale ardeur; mais la seconde, selon les circonstances plus rapprochée que les suivantes, consacrera pour toujours les principes invariables sur lesquels il est temps de fixer l'opinion.
«Pour terminer les affaires qui vous intéressent, il serait heureux de jouir d'une profonde tranquillité, mais il ne convient point aux Français qu'elle soit accompagnée de crainte.
«Les peuples, jaloux des avantages dont nous jouissons, chercheront à profiter des divisions qu'ils s'exagèrent pour nous attaquer avec succès si notre réunion franche et loyale ne commande pas le respect qui nous est dû.
«La dernière révolution opérée en Hollande par les armées prussiennes jointes aux intrigues de l'Angleterre a singulièrement dérangé la balance politique de l'Europe. Les influences de cet événement m'imposent l'obligation de rendre à la République la liberté d'effectuer les engagements qu'elle a contractés envers moi. Demain, mon armée se porte sur la Hollande. J'ai tout lieu de croire que cette démarche indispensable ne sera le motif d'aucune guerre. Cependant, si (contre les apparences) l'injustice nous contraignait à prendre la voie des armes, j'appellerais mes enfants; nous redoublerions d'énergie et (en soumettant cordialement les principes de notre constitution au flambeau des lumières amoncelées par les siècles tandis que nous forcerions nos ennemis à solliciter la paix) nous porterions au plus haut degré la gloire du nom français.»
(Note ajoutée par la comtesse de Boigne.)