dimanche, 1er septembre.

Je n'ai pas encore commencé une lettre depuis que je vous ai quittés, mes chers amis, avec autant de plaisir que celle ci: c'est la dernière que vous recevrez de moi et je me flatte qu'elle me précédera de peu. Nous serons à Londres mardi vers cinq heures et je me flatte du moins que, si vous ne voulez pas venir nous recevoir à Portland place, je pourrai aller vous embrasser dans Beaumont square. Nos chevaux sont partis ce matin: demain nous coucherons à Sittingbourne.—Merci, cher papa de vos conseils dont j'espère bien profiter; mon insouciance pour l'opinion du cercle peu nombreux qui m'a accablée de sa désapprobation ne se jugera que par mon extrême mais froide politesse. À la place de ces dames cependant, j'avoue que je serais mal à mon aise, d'autant plus que j'ai raison de croire que le plan d'aller chez le Général sans se soucier des intentions de madame de Boigne ne conviendra nullement: au surplus, nous verrons! Je gouvernerai à la lame et j'espère que je n'aurai pas passé six semaines au bord de la mer sans faire des progrès en ce genre.—Nous avons été hier à Dandelion: c'est un assez joli jardin, c'est-à-dire un grand tapis vert entouré d'arbres très beaux, commandant une superbe vue de la mer et situé à un mille de Margate. J'y ai trouvé les Morgan avec qui nous nous sommes promenés pendant la demi-heure que j'ai passée dans ce jardin qui contenait environ trois à quatre cents personnes dont la plupart ne paraissait pas very fashionable; au surplus, c'est un joli coup d'œil.—Je ne sais pas un mot de ce que j'écris, car monsieur de Boigne est là qui fait ses comptes et, depuis une heure, la chambre ne désemplit pas de cuisiniers, de laquais: c'est un tintamarre, un charivari, des deux et deux font cinq (car c'est ainsi que l'on compte à Ramsgate) qui me rendent folle, et si folle que, vous embrassant tendrement tous les deux, je vais prendre le parti de sortir de la chambre. Adieu, mes bons et chers amis.

Yarmouth; vendredi, 22 novembre.

On me dit qu'il est tard, ce que j'ignorais, et, comme la poste part à une heure, je ne voudrais pour rien au monde que vous fussiez sans lettre de moi aujourd'hui. J'ai été malade toute la nuit et me suis levée tard; d'ailleurs, je ne crois pas que je fusse en état d'écrire bien longuement. Vous avez dû remarquer que je ne reçois vos lettres qu'après le départ des miennes. Je n'ai pas montré celle d'hier: d'abord on n'avait pas vu celle à laquelle elle était une réponse et puis je craignais une scène que je ne me sentais pas en état de supporter.—Adieu, mes bons amis; on me presse; vous voyez que nous ne sommes pas partis.—Le vent, après un moment d'hésitation, a repris son ancien poste. Ne soyez pas inquiète, chère maman; ce que j'éprouve n'a rien d'alarmant.

samedi, 22 novembre.

J'ignore si vous avez pu lire le peu de lignes que je vous écrivis hier, ma chère maman: une migraine affreuse m'empêchait de voir ce que je faisais. J'espère vous faire parvenir ce que j'écris maintenant dans le courant de la journée demain. Je ne conçois pas par quel hasard vous vous êtes trouvée sans lettre de moi, attendu que je n'ai pas manqué un seul jour à vous donner de mes nouvelles. Si la lettre que je vous écrivais mercredi est égarée, cela ne fait pas grand chose; je serais plus fâchée que vous ne reçussiez pas celle de jeudi. Je suppose bien que, quel que soit l'accident qui ait empêché mon non-sens de vous parvenir, il ne se répétera pas deux jours de suite. Pardonnez moi, ma bonne maman; je suis devenue comme Bartholo: «il n'y a point de passant, il n'y a point de hasard dans le monde». Avouez que, si j'ai de la défiance, j'y suis bien autorisée. Mon Dieu, que je voudrais n'avoir pas vu tout ce qui m'entoure depuis un an! Ah! il ne faut pas voir des révolutions particulières ou générales quand on veut pouvoir croire aux vertus du genre humain! Chaque fois qu'on me fait la révérence maintenant, j'en cherche la raison, et une funeste expérience me fait souvent trouver des motifs que, sans elle, j'eusse longtemps cherchés en vain. Je nourris ma bête ici de toutes les réflexions tristes qu'inspire ma position passée, présente et à venir. Je récapitule et mets en ordre dans ma mémoire toutes les kindnesses que j'ai éprouvées depuis l'absurde fagot débité sur ma conduite vis-à-vis la comtesse C. de Boncherolles jusqu'au nécessaire de £400, et je vois que, depuis lors, on a toujours su doser les méchancetés de manière à me faire continuellement de la peine, mais aussi je me promets bien que, si jamais je suis assez heureuse pour voir mes entours mépriser autant que moi leurs rugissements et qu'ils n'aient plus d'influence sur ma paix domestique, les mégères de toutes les espèces, de toutes les nations crieront en vain et qu'il ne sera plus au pouvoir de vils et vénals calomniateurs de m'affliger de quelque manière qu'ils s'y prennent et quelques chers même qu'ils aient été à mon cœur. Voilà cependant ce qui m'a le plus coûté (les chagrins domestiques exceptés); quelle leçon pour l'amour-propre! Quoi, des personnes que mille liens plus sacrés les uns que les autres devaient attacher à moi, qui semblaient m'aimer avec tendresse et abandon, ce n'était pas Adèle, chère maman, ce n'était pas votre Adèle qui leur inspirait ce sentiment? c'était..... et, quand ma manière a changé, quand, outrée de leur conduite peu noble, peu délicate, le froid de la politesse a remplacé la chaleur de l'amitié, l'indifférence qu'ils avaient pour ma personne était portée à un tel point qu'ils avaient l'air même de ne pas apercevoir un changement qui m'avait coûté tant de larmes! Ah, maman, remerciez pour moi les bons, les excellents amis qui m'ont un peu raccommodée avec ce méchant monde; dites leur bien qu'en quelque partie du monde que mon étoile me conduise, jamais je n'oublierai leurs tendres soins, leurs bontés si touchantes. Que vous dirai-je à vous, mes plus que tout? je vous worship tous les jours de ma vie comme mes bons anges. J'implore à mon aide toutes les vertus que vous avez cherché à semer dans mon âme; je me rappelle tous les sermons du bon papa, je cherche à en profiter, mais, quand je le vois malheureux, persécuté, toute ma misanthropie revient, la raison n'a plus d'empire sur moi et je me laisse aller au désespoir qu'inspire la vue de la vertu succombant sous les efforts du vice.—Bonaparte est-il toujours un gredin, un polisson, ou bien est-ce le plus grand homme qui ait jamais existé? je n'ignore pas qu'il n'y a pas de milieu et je serais bien aise de connaître l'opinion du club Belzunce en cas que je sois destinée à voir quelques uns des habitants d'Angl'Altona.—Adieu, ma bien chère maman; je vous embrasse tous l'un par l'autre.

dimanche, 24 novembre; six heures du matin.

C'est dans mon lit que je vous écris, mon cher papa, pendant qu'on arrange mes paquets car on nous dit que tous les passagers sont à bord depuis une heure et qu'on n'attend plus que nous. Voilà donc mon sort décidé; si ces maudites voitures n'avaient pas été à bord, nous serions à Londres à l'heure qu'il est. Je pars le cœur navré; le détail que vous me donnez de la santé de maman n'est pas fait pour me rassurer... Ah, mon Dieu!—Mon cher Rainulphe, reçois les tendres caresses de ta sœur, rends-les à tes adorés parents et tâche de leur faire oublier Adèle. J'embrasse le bon abbé de tout mon cœur. Vous recevrez une lettre de moi aujourd'hui.

IV

Lettre de madame de Boigne a l'évêque de Nancy.