La journée d'hier s'est passée beaucoup mieux que je ne le croyais. Par un temps couvert mais doux, nous nous sommes embarqués à midi et demie et, en moins de deux heures, nous sommes arrivés à Canterbury. Les abbés et Rainulphe nous attendaient au Kingshead où nous les avions chargés de nous commander à dîner. Rainulphe était bien, à ce qu'on m'a dit, depuis deux jours; cependant je lui ai trouvé moins bonne mine. Ayant absolument interdit le cheval à mons Rainulphe, précaution dont je me réjouis infiniment attendu que la foule était très considérable, nous sommes montés tous les quatre en voiture à quatre heures et avons été au Race Ground, distant de cinq mille. Nous avons mis Rainulphe et l'abbé à terre et, la voiture s'étant mise en ligne, le Général et moi sommes restés dedans. Un des chevaux appartient à monsieur Ladbrock: en faveur de notre ancienne connaissance, j'ai parié pour lui et j'ai gagné quinze louis à monsieur de Boigne. Du reste, ces courses sont les moins belles possibles: deux seuls chevaux en ont fait les frais; mais ce qui fait bien voir le génie de la nation est la manière dont les bets se font. Figurez-vous que, dans un charivari, un bruit épouvantable, dès qu'un homme a dit done à la proposition d'un étranger, il se croit engagé à tout jamais. Je suis charmé d'avoir vu le coup d'œil, car il est magnifique. Cette plaine, couverte de voitures, de chevaux, de piétons et qui domine un pays enchanté, offre un spectacle vraiment rare. Enfin la journée m'aurait paru très agréable si nos postillons ne s'étaient pas avisés de run a race aussi, et un malheureux homme s'étant fourré entre deux, les deux roues de la voiture ennemie lui ont passé sur le corps. Cet horrible accident qu'heureusement je n'ai pas vu mais dont j'ai entendu le bruit m'a fait un mal affreux. J'ignore ce qu'est devenu ce malheureux, attendu que nos postillons ne se sont pas souciés d'arrêter. De retour à Canterbury, Rainulphe a voulu monter sur son poney, mais, au bout de quelques milles, la nuit baissant, nous l'avons repris avec nous, et, Richard conduisant le poney, nous sommes arrivés ici vers dix heures, bien fatigués, mais assez amusés.—Sans doute, mon cher papa, il me faut un groom et un groom prudent, mais c'est surtout un joli cheval que je désire; cependant je vous serais obligée à chercher tous les deux. Monsieur de Boigne a écrit à monsieur Angels au même sujet; seulement il lui recommande de lui chercher un cheval pour lui et un autre de suite qu'il désirerait tous les deux noirs; ainsi, si vous voyez pareilles bêtes, pensez à nous: il vous en prie ainsi que moi.—Je ne conçois pas que la mousseline, mise au stage lundi au soir, ne soit pas encore parvenue; je verrai ce qu'on peut faire la dessus.—Monsieur de Boigne vient d'aller à la librairie; j'ai des raisons particulières pour désirer que vous fassiez la commission que je vous ai donnée hier avant mon retour à Londres; je ne veux pas avoir l'air d'y avoir influé.—Monsieur de Boigne a reçu une réponse de la dame qui est un chef d'œuvre d'artifice: elle trouve le moyen de tourner toutes les injures qu'il lui a dites en autant de compliments. L'abbé vous en parle en détail; pourquoi ne lui mandez-vous pas si vous approuvez ou non ma petite vengeance?—Adieu, mon cher papa, je ne pourrai pas causer avec toi demain; ainsi j'embrasse maman et toi pour deux jours. Adieu; je finis vite pour cacheter ma lettre.
dimanche, 25 août.
Je n'ai pas pu faire votre commission vis-à-vis de monsieur Cruise parce qu'il n'est plus ici, mais je vous avertis qu'il est à Londres ce matin et je crois que c'est pour peu de jours; ainsi plus tôt on le consultera et moins on courra risque de le manquer.—Dites à monsieur de Calonne que je suis bien fâchée de n'avoir pas pu exécuter sa commission et d'une manière plus satisfaisante et faites lui tous mes plus tendres compliments.—Je vous prie, mon cher papa, de prendre la charge entière de m'acheter un cheval; quant aux deux autres dont je vous parlais dans ma dernière lettre, je vous engage seulement à avoir la bonté de me mander si vous entendez parler de pareils chevaux; quant au groom, je vous prie d'en arrêter un si vous en trouvez que vous jugiez devoir me convenir; il doit, pour le moment, au moins, soigner trois chevaux.—Je voudrais bien, mon cher papa, que vous ne négligeassiez pas votre santé; vous savez combien elle est nécessaire à notre bonheur; vous voyez que je sais rétorquer les arguments et, assurément, c'est avec vérité. Maman me mande aussi qu'elle est bien souffrante; au surplus, j'espère m'informer en personne de la santé de tous les deux de mardi en huit au plus tard. Je me flatte que vous serez à Londres pour me well come. Je crois que vous me trouverez engraissée; mais j'avertis maman que je suis presque noire, quoique j'aie toujours porté un immense shade vert dont le reflet me rend horrible.—Je suis bien fâchée du désappointement que doit éprouver Monsieur après avoir annoncé son départ d'une manière aussi authentique; ce retard doit fort lui déplaire. Je m'attendais au ministre de la Guerre, mais j'avoue que l'ambassadeur en Angleterre m'a plaisamment surprise. Au surplus! par le temps qui court....—Nous avons, à sa grande joie, je crois, rencontré hier monsieur Gauthier dans un landau très élégant; il avait précédemment demandé à Rainulphe des nouvelles de la chère sœur; son séjour ici me fait présumer que sa femme est mieux, et j'en suis charmée.—Je ferai la commission que vous me donnez, ma chère maman, mais je crois que je ferais bien de vous apporter vos mantelets moi-même, attendu qu'il ne vaut guère la peine de les envoyer par le stage afin qu'ils parviennent deux ou trois jours plus tôt; donnez moi vos ordres à ce sujet.—À propos, je suis fâchée pour maman qu'elle perde Martha, parce que son service lui était agréable; mais il faut avouer qu'honnête fille, du reste, elle a un caractère terrible. C'est donc une nouvelle querelle, car Negri et elles étaient, je crois, raccommodées quand nous avons quitté Londres?—J'ai fait, contre monsieur de Boigne, le pari d'apprendre par cœur cinq cents vers des Géorgiques d'ici à samedi; il m'a fait les conditions tellement dures que j'ai presque peur de perdre; d'abord, il ne me donne que quinze fautes et les plus légères (la loi pour tes lois, par exemple, sont regardées comme telles); enfin, j'essaierai; je suis bien sûre de savoir les vers, mais, les répéter sans fautes, c'est plus difficile.—Je ne vous écrirai pas demain parce que nous allons faire une seconde course à Douvres dont nous n'avons pas vu le château.—Si vous pouvez me lire, ce ne sera pas sans travail au moins, car mon papier est si mauvais que je suis obligée de tracer trois fois chaque lettre. J'attendrai la poste pour cacheter la mienne.—Prenez le groom by all means; monsieur de Boigne donnera 63 guinées, mais il tient à ce que soit Angels qui choisisse ses deux animaux; pour le mien, je m'en rapporte à vous et, pour le prix, la réponse du Général est que..... le cheval soit bien joli. Quand est-ce que monsieur de Latouche pourra me céder son homme? le plus tôt sera le mieux.—Adieu, cher papa.
Nous nous passerons très bien de lunette pour le peu de jours que nous avons à passer à Ramsgate. Adieu, je suis pressée. Rainulphe est bien depuis deux jours; il s'est baigné ce matin.
mercredi, 28 août.
Merci, chère maman, voilà votre lettre de mardi, et il y a deux jours que je ne vous ai écrit, lundi parce que nous avons été en course toute la journée, hier parce que j'avais un mal de tête fou.—Je vous assure, ma chère maman, que vous avez tort de ne pas vouloir venir chez moi car les procédés de monsieur de Boigne pour moi ne pourraient que vous faire le plus grand plaisir, et je crois que sa manière vis-à-vis de votre Adèle est de nature à ne plus permettre aux oisifs curieux de se mêler de notre intérieur; je commence même à espérer que les serpents auront peine à se glisser entre nous; il en est un cependant dont l'adresse et la souplesse me font craindre la venue; vous devinez quelle est cette vipère.—Je suis fâchée aussi que vous perdiez Martha puisque son service vous convenait, mais cependant j'étais bien sûre que vous ne balanceriez pas; d'ailleurs, il me semble qu'elle doit être facile à remplacer; une femme de chambre qui ne sait ni coiffer ni habiller n'est pas un sujet bien rare.—Je serai bien obligée à papa de s'occuper de mon dada; nous serons à Londres mardi et je serais fâchée d'être obligée d'interrompre longuement mes courses à cheval qui, je crois, me font grand bien. Je suis obligée par un gros rhume de cerveau de renoncer aux bains pour quelques jours; je n'en prendrai plus, je crois, d'ici à mon départ, au moins je n'imagine pas que le sort me le permette. Quant à la noirceur de mon visage, attendez-vous à tout ce qu'il y a de pis; mais je vous assure que je n'ai ni boutons, ni taches de rousseur et mon col, loin d'être halé, ce me semble, est blanchi.—La seconde expédition se prépare; il y a eu un beau charivari hier dans le port; tous les vaisseaux ont run foul of one another et la plupart se sont endommagés, ce qui pourtant ne retarde pas l'embarquement.—J'ai renoncé à mon pari: lundi soir, je savais toute l'épisode d'Aristée qui contient 286 vers et monsieur de Boigne a voulu racheter son pari pour la moitié de la somme annoncée; j'y ai consenti, attendu que cette manière de tâche me fatiguait extrêmement.—Quand revenez-vous à Londres? Votre maison est-elle arrangée?—Informez-vous, chère maman, si Damiani accompagne passablement; s'est-il décidé à quitter Londres? je ne doute pas que, s'il donne des leçons, il soit bien aise de m'avoir pour écolière; aucun de ces messieurs n'aime les commençantes.—J'ai demandé mes chevaux pour aller à Margate rendre à madame Morgan une visite qu'elle m'a faite il y a peu de jours. Mademoiselle Plowden est chez elle, et je suis bien aise de lui témoigner ma reconnaissance pour tous les soins dont sa famille m'a comblée.—Je sais bien qu'il serait poli d'écrire aux nouvelles ladys, mais, dans l'ignorance où je suis de toutes les attending circumstances, cela m'est impossible.—Il me semble que, dans ce pays-ci, l'usage n'est pas de donner des certificats; on attend qu'on vous demande le caractère d'un valet. Quand William aura trouvé une place, qu'il me fasse écrire, je répondrai; un certificat ne lui servirait à rien.—Rendez à la jolie Caliste trois bezottes pour celle qu'elle m'envoie. Adieu, chère maman; j'embrasse père et mère.
jeudi, 29 août.
Je vous remercie, mon cher papa, des soins que vous vous donnez pour faire mes commissions et, qui plus est, je ne vous en demande pas pardon, mais je voudrais bien avoir mon cheval et surtout qu'il soit joli et bien doux car je n'ai pas la prétention de devenir écuyer mais seulement de me promener sagement sur un joli cheval. Dites, je vous prie, à monsieur Lessée de s'en occuper et, s'il en trouve un, je voudrais que vous l'essayassiez vous-même.—Je suis bien aise que vous ayiez parlé de moi à l'abbé Delisle; je sais qu'il devait aller chez monsieur de Boigne et je me flatte que, pour lui au moins, je ne serai pas un objet de terreur quoique, probablement, d'après la société où il vit, il soit prévenu contre moi, ma hauteur et mon impolitesse. Je m'efforcerai de lui prouver que ces dames s'écartent parfois du chemin de la vérité; au surplus, elles pourraient bien rechanger d'opinion car elles virent de bord facilement quoique gauchement, ah, docteur, pour un docteur d'esprit!... j'en reviens à mon opinion: le suffrage de certaine personne m'avilirait dans ma propre estime.—Mon rhume est resté très fidèlement dans ma tête jusqu'à présent, et je prends les plus grandes précautions pour qu'il ne voyage pas jusque dans ma poitrine, car, comme vous, je craindrais beaucoup une maladie quelconque qui se fixerait maintenant dans cette partie, quoique je ne sente plus du tout de douleur dans la poitrine.—Il me semble que notre bon oncle nous annonce la décision du roi de Prusse depuis trop longtemps pour que je puisse y croire; avec cela, les succès toujours croissant des Alliés pourraient bien le décider à s'unir à eux. Ne craint-on pas que la flotte rentrée à Brest n'en sorte pour attaquer l'Irlande? il me semble que cela est fort à redouter; on a beau la bloquer, elle s'est déjà esquivée plus d'une fois.—On fait la moisson dans ce pays-ci, et je doute que la pluie y soit favorable; cependant, ce matin, j'ai pris un épi point remarquable pour sa grosseur et j'y ai compté 22 grains; ce produit m'a paru énorme. Cette culture qui m'a paru nouvelle et que maman dit être de la prairie artificielle est de la graine pour les oiseaux et forme une grande partie de la récolte de l'île de Thanet; il y en a énormément d'ici à Canterbury.—Je prêche bien Rainulphe, mais il faut avouer que c'est en pure perte: il a une horreur pour le travail qu'il aura bien de la peine à vaincre; du reste, il est impossible d'avoir plus de tact et d'esprit. Il a eu le talent de se camper par terre hier et de s'écorcher la figure; il s'est baigné ce matin, et, depuis qu'il a pu reprendre ses bains, je trouve qu'il a meilleure mine.—Je viens de faire une assez longue course à cheval, et je suis bien fatiguée; aussi, pour aujourd'hui, je m'arrête après avoir embrassé père et mère. Dites à Émilie, à Édouard, à Arthur mille amitiés de ma part et caressez ma petite Georgine en attendant que je puisse exécuter ma commission moi-même. Adieu encore.
vendredi, 30 août.
Je suis bien fâchée, mon cher papa, que vous ayiez manqué l'achat du cheval de £65; quant à celui de trois cents guinées, il doit, en effet, posséder des qualités qui ne seraient d'aucun prix pour moi; la manière dont vous me parlez du cheval de soixante-dix guinées ne me tente pas beaucoup, attendu que je tiens beaucoup à la figure du cheval que je monterai et que vous ne semblez pas en être fort content. Monsieur Angels n'a pas répondu à monsieur de Boigne; ainsi j'imagine qu'il n'a pas encore rempli sa commission.—Je vois dans la Gazette que le régiment de Dillon a eu ordre de s'embarquer à Lisbonne, mais on ne parle pas du lieu de sa destination; va-t-il dans l'Inde? Il me semble qu'Édouard le désirerait, et je crois que cela lui serait plus avantageux que si son régiment était employé sur le continent, ce qui me paraîtrait de beaucoup le séjour le plus fâcheux.—La société, je vois, n'a pas les mêmes succès que mon amie Suwarow, il me semble que cette campagne ne lui est pas favorable et je lui conseillerais même de ne plus faire de grandes entreprises cette année, car elle paraît destinée à subir des désappointements.—Plaisanterie à part, je suis très fâchée que les bruyants préparatifs du départ de Monsieur n'enfantent qu'un voyage à Guilford; qu'en dit l'ambassadeur de Sa Majesté près la Cour de Londres? Si on eut chargé monsieur le comte de La Tour d'une telle place, il aurait lavé la tête à monsieur Pitt et peut-être même à Sa Majesté l'Empereur. Il faut avouer que nous avons bien de quoi former un brillant et surtout raisonnable gouvernement sans oublier le nouvel instituteur de la Ferme générale que j'ai encore vu hier. À propos de la société française, car, si je la quittais une fois, je ne serais peut-être pas tentée d'y revenir, monsieur de Boigne m'a raconté l'histoire très simple de ces douze pots de confitures commandés par ladite dame et dont il a seulement défendu à Georges de recevoir le paiement, et, en conscience, il faut qu'on n'ait guère le mot pour rire car je ne vois rien de moins propre à exciter la gaîté ni même l'ironie.—Vous avez eu bien raison, cher papa; c'est mardi que nous ferons notre entrée dans la capitale où l'on est bien les maîtres de se moquer de nous tant que l'on voudra car nous avons pris le parti, très sage selon moi, de ne pas même faire semblant de nous en apercevoir, et vogue la galère!—J'aurai encore deux lettres de vous, j'espère, mais vous n'en recevrez plus qu'une de moi car la poste ne part pas demain. S'il fait beau, peut-être irai-je à un déjeuner public qu'on dit être un très joli coup d'œil.—Je vais aller rendre à madame Butler, sœur de lady Clifford, une visite qu'elle m'a faite avant-hier; à propos, j'ai vu les Morgan qui m'ont beaucoup parlé de vous; vous croyez bien que ce sujet de conversation ne m'a pas aisément fatiguée.—Adieu, mon cher papa, ma chère maman; je vous embrasse l'un par l'autre.