mardi, 13 août.

Je suis extrêmement fâchée que ce pauvre William ait perdu sa place; je le serais encore plus si je pouvais me le reprocher en rien. Assurément, j'ai toujours eu raison d'en être parfaitement contente. La personne qui m'a demandé son caractère avait vu monsieur de Boigne pendant que j'étais à cheval, et il paraît que William avait dit qu'il était anglais et qu'il avait servi le Général quatorze mois. Monsieur de Boigne a nié ces deux choses et a reconnu son goût pour la boisson; du reste, dans ce que j'ai écrit, j'ai rendu justice à l'intelligence et à l'activité de William, voilà ce qui en est: je serais fâchée que vous m'accusassiez de légèreté dans une chose qui peut déterminer le sort d'un malheureux dont je n'ai qu'à me louer. Si William peut se procurer une autre place, il me trouvera toujours prête à dire tout le bien que je pense de lui; quelque chose qu'il en coûte, jamais je ne sacrifierai un autre à ma tranquillité.—L'ouragan d'hier a cessé, mais l'orage m'a fait un mal affreux et je suis aujourd'hui à peine en état de tenir ma plume: sans maladie quelconque, j'ai eu un mal aux nerfs horrible; ce matin j'étais en si mauvaise disposition que mon bain m'a fait un très mauvais effet, mais je veux vous écrire parce que la poste ne part pas demain. Je suis bien anxious aussi de voir ma petite Georgine; sa mère doit recevoir une lettre de moi aujourd'hui, mais apparemment que je dois m'en prendre à la poste, car je n'en ai pas d'elle.—Adieu, bonne maman, ma tête tourne tant que je m'arrête. Dites à William qu'il n'a rien fait pour me déplaire, que j'en suis parfaitement contente, que, s'il a perdu sa place, je n'y suis pour rien et enfin que je suis disposée à faire tout en mon pouvoir pour lui en procurer une autre.

samedi, 17 août.

Je suis presque fâchée d'avoir expédié ma lettre d'hier, car j'étais si souffrante qu'elle a dû s'en ressentir et, peut-être, vous inquiéter. J'hésitais à savoir si je me baignerais ce matin, mais le temps a fixé mes incertitudes attendu que le coup de vent de jeudi n'est rien en comparaison de celui d'aujourd'hui: je crois, en vérité, que tous les vaisseaux des Dunes vont nous arriver; le port est un vrai chaos; les bâtiments se brisent, chassent sur leurs ancres, heurtent contre le pier; enfin, c'est absolument la sortie de l'Opéra.—Voilà la poste et une lettre de vous, cher papa. Vous vous trompez, la mer n'était guère plus forte jeudi que le dimanche où vous m'avez fait baigner, c'était le vent qui occasionnait le danger, s'il y en avait toutefois. Je suis presque tentée de ne me baigner que lundi, car, hier, la mer encore troublée par l'orage de la veille m'a paru désagréable et, je crois, m'a fait mal; les mêmes causes existant, j'appréhende les mêmes effets pour demain; il me semble que ce raisonnement est conséquent!—Pourquoi serait-il question de ce lait d'ânesse? tout au plus, je n'aurais pu en prendre qu'une fois; vous m'aviez dit d'attendre l'été et il n'a duré que vingt-quatre heures; est-ce ma faute? plaisanterie à part, mandez-moi ce que je dois faire à ce sujet. Je dors infiniment mieux depuis quelques jours, mais, en revanche, je mange extrêmement peu; au surplus, vous savez que, dans le temps où je jouissais de la meilleure santé, mon appétit a toujours été inégal.—Pourquoi ne me dites-vous pas quels doivent être nos futurs gouvernants? c'est méchanceté pure, assurément, et vous avez d'autant plus de tort que je me trouve dans le cas de faire ma cour à tous ces grands personnages.—Monsieur de Maillé est à mourir de rire quand il raconte la manière dont monsieur de Puysieux s'y prend pour faire croire qu'il y a des dessous de cartes qu'on ne sait pas et que, s'il n'est pas de la première expédition, c'est qu'on garde les bonnes têtes pour la seconde, etc... Le comte Étienne suit-il Monsieur?—Je viens de recevoir une lettre d'Amélie toute bonne comme elle.—Je vous remercie, cher papa, de m'envoyer les ouvrages de l'abbé Delisle; je n'ai pas encore lu les Géorgiques et, d'après leur réputation, je crois qu'elles me feront grand plaisir.—Monsieur Cruise a dîné chez moi hier; il m'a prié de le rappeler à votre souvenir.

Dimanche 18.—J'ai pris mon grand parti: je me suis baignée ce matin et je m'en trouve très bien; ainsi je suis bien aise d'avoir vaincu l'espèce de répugnance que m'a causé la mer qui, au surplus, n'a pas encore repris son assiette ordinaire. Nous allons demain à Deal et nous ne serons de retour que mardi au plus tôt; ainsi, il est possible que vous n'ayiez pas de lettres de nous et je vous avertis de n'en être pas inquiet.—Nous avons été hier à Margate où j'ai vu une mousseline de demi-deuil qui m'a paru jolie et que maman recevra par le premier stage; la rayure serait trop grande pour moi, mais elle sera très bien pour elle.—Merci, cher papa, de votre lettre; quant au petit sermon, je tâcherai d'en faire mon profit et, si je ne réussis pas, cher papa, n'en accusez que mon étoile et ne vous fatiguez pas de la combattre; assurément, vos sermons, si je ne les méritais pas, me seraient bien chers.—Il fait un temps affreux, pour changer; je ferai mon possible cependant pour monter à cheval entre deux ondées.—Je suis bien fâchée de la maladie de cette pauvre madame Gauthier; faites bien des amitiés pour moi au docteur en lui disant la part que je prends à son inquiétude.—Adieu, mes chers amis, Adèle et Rainulphe se réunissent pour vous embrasser l'un et l'autre.—Remerciez madame O'Connell de l'aimable lettre qui vient de me parvenir.

mercredi, 21 août.

Nous avons fait une tournée charmante, chère maman; le temps nous a servis à souhait ainsi que les circonstances. D'ici à Deal, la campagne est très belle; quant à la ville, elle est assez laide et singulièrement puante; la vue de la rade, au surplus, dédommage bien les voyageurs. De Deal à Douvres, le pays est vilain et la ville lui ressemble, mais, ce qui m'a delighted, c'est la vue du camp de Banham Downo qui est composé de vingt mille hommes et situé dans une campagne charmante. On ne permet pas de passer les lignes, ainsi nous n'avons pu voir aucun des détails du camp, mais le grand chemin le borde pendant l'espace de trois ou quatre milles au bout desquels se trouve le race ground. À Canterbury, nous avons vu toute la ville en mouvement à l'occasion des courses qui commençaient hier. La cathédrale is well worth seing; l'entrée du chœur est ménagée avec beaucoup d'art et la perspective en est sublime. Les deux choses qui m'ont le plus frappée sont une espèce de chaise curule qu'on prétend avoir servi au sacre des anciens rois de Kent pendant l'heptarchie et l'endroit où Thomas Becket a été assassiné. Rainulphe, un peu honteux de ne pas savoir l'histoire de ce saint tandis qu'un enfant de sept ans qui se trouvait là paraissait en être parfaitement instruit, m'a promis de la lire hier soir et je ne doute pas qu'elle ne demeure à jamais gravée dans sa mémoire. On a enlevé les pierres précieuses incrustées dans le tombeau de Becket, ce qui l'a fort défiguré.—Le pauvre abbé a été bien malade pendant la matinée du lundi. Nous avons fait cette excursion avec nos chevaux, l'abbé, le Général et moi en voiture, Rainulphe sur son poney. Nous avons laissé, comme ils ont dû vous le mander, mon frère et l'abbé à Canterbury; demain, monsieur de Boigne et moi devons partir en poste à midi, dîner à Cantorbery, aller aux courses et ramener nos déserteurs. De peur qu'on ne fatigue trop Rainulphe, nous lui avons laissé son poney, arrangement dont il s'est facilement consolé. Vous n'avez pas d'idée comme il est gentil à cheval avec son petit habit de hussard! Il a fait vingt-deux milles lundi sans être fatigué et sans qu'il fut possible de le faire entrer dans la voiture où nous avions fait mettre un tabouret pour l'asseoir en cas de mauvais temps ou de fatigue: c'est un aimable enfant.—En arrivant hier, ma chère maman, j'ai trouvé votre lettre et le paquet dont je vous accuse la réception. Je suis charmée que vous soyiez à Twickenham; mille amitiés à vos hôtes; dites à Émilie et à Georgine que je les prie de vous égayer un peu en attendant notre retour qui, de nécessité, ne peut être fort éloigné. Si ce n'était le désir de vous revoir, je ne le souhaiterais pas beaucoup, car je me trouve très bien ici, loin des caquets et des méchants. Monsieur de Boigne s'accommode aussi mieux que je n'aurais cru du genre de vie que nous menons: il est assez monotone, car je n'ai pas fait une seule connaissance. Je vois, dans les gazettes, que Ramsgate est très gaie, mais je ne m'en douterais pas.—Je prie papa, s'il entend parler d'un cheval de femme bien doux et surtout charmant, de penser à moi: monsieur de Boigne désire m'en donner un qui réunisse toutes ces qualités, et le prix lui est indifférent.—J'attendrai la poste pour fermer ma lettre.—Depuis que je me suis interrompue, je viens de lire un livre et d'apprendre une cinquantaine de vers des Géorgiques; vous savez comme j'aime les beaux vers, je suis enthousiasmé.—Merci, cher papa, de la lettre; tu verras par la mienne que je n'ai pas vu les cinq ports parce que Winchelsea est trop éloigné.—Adieu, chers amis, j'écrirai probablement demain, mais, si je n'en ai pas le temps, ne soyez pas inquiets.

jeudi, 22 août.

Je suis furieuse. Imaginez vous qu'il fait un temps affreux et que nous allons faire trente cinq milles par une pluie battante; ce sera affreux, et le terrain désert! Si ce n'était nos voyageurs que nous devons ramener, je crois que je n'irais pas; mais les chevaux sont commandés, tout est prêt, ainsi I must take my chance, mais je crains bien que notre course soit bien désagréable.—Je me suis baignée ce matin; si j'en crois mes feelings, cela me fait plus de mal que de bien, car, à présent, la mer m'inspire une grande répugnance; il est vrai que je crois à ce que cela tient à ce que j'ai manqué de m'estropier la dernière fois: mes jambes s'étaient embarrassées dans l'escalier et j'ai couru risque de les casser.—Si vous voyez le duc de Maillé, demandez lui s'il a pensé à la lunette qu'il devait nous envoyer.—Vous ne m'avez pas dit s'il était convenable que j'écrivisse à mesdemoiselles Hamilton's, où elles sont et quel est le nom de l'aînée.—Un capitaine d'un brick venant de la côte de France prétend que les conscrits qu'on voulait envoyer en Hollande contre les anglais ont refusé de marcher et qu'il y a eu beaucoup de tapage à Amiens. Madame d'Osmond y est-elle revenue? j'en serais fâchée pour elle.—Voilà votre lettre, ma bien chère maman: ce que vous me dites de lady Camelford me déchire le cœur; mon pauvre cher papa, que je ne suis-je là pour le soigner!—Vous avez tort de vous inquiéter sur la santé de Rainulphe; je ne l'ai pas trouvé affaibli et il a toujours très bonne mine; vous avez vu par ma lettre d'hier qu'il était de la partie et que nous l'allons reprendre aujourd'hui. Je ne peux pas donner à papa des détails sur les cinq ports et, quant à Warncor Castle, c'est un vieux château-fort dans lequel on n'entre pas et qui est situé dans une plaine aride à un mille de Deal; le prédécesseur de monsieur Pitt y a fait bâtir trois ou quatre chambres qui sont les seules habitables; vous voyez que le sujet ne prête guère à une description pompeuse. Adieu, mes bons amis; amitiés à ceux qui vous entourent.—Il faut que j'aille passer une robe, car il est tard. Il me semble que le temps se met au beau.

vendredi, 23 août.