Je suis bien fâchée mais point inquiète de n'avoir pas de lettres aujourd'hui; la poste de demain m'apportera, j'espère, de meilleures nouvelles que celles d'hier. Vous me recommandez de me ménager, ma chère maman; permettez-moi de vous donner le même conseil, vous en avez, au moins, autant besoin. Je viens d'aller à Sandwich à cheval et je suis fatiguée à mort, cependant ma promenade m'a fort amusée. Nous avons rencontré sept bataillons des Guards qui venaient s'embarquer ici; nous en avons vu qui étaient au bivac, d'autres campés, d'autres pliant bagages, d'autres enfin en marche; ceux-là s'embarquent dans ce moment sous mes fenêtres, ce qui n'est pas un très joli spectacle. Il y a un embargo depuis trois jours dans le port même sur les bateaux de pêcheurs, ce qui afflige vivement le général Dalrymphe à ce qu'il m'a confié hier. Rainulphe a la tête tournée: il ne rêve que cheval et soldat; mais, quoiqu'il travaille peu, je ne regarde pas ceci comme du temps perdu; il est bien employé pour sa santé et sa mine fait plaisir à voir. Je suis excédée, aussi je remettrai l'expédition de ma lettre à demain.

Jeudi.—L'abbé vous ayant écrit hier, j'ai indulgé ma paresse ou plutôt un mal horrible aux reins en m'arrêtant, car je n'en pouvais plus. Je suis bien mieux aujourd'hui mais bien fâchée d'être obligée de suspendre mes bains qui me renforcent et me délassent; je les reprendrai le plus tôt possible. Il fait un temps affreux, ce qui me décide à remettre ma promenade à cheval parce que je ne veux pas courir le risque d'être mouillée. Sur la route de Sandwich, hier, j'ai vu des moulins d'une construction extraordinaire; j'ai demandé ce que c'était et on m'a dit que c'était des moulins à sel. Nous sommes descendus de cheval et nous sommes entrés dans la manufacture où un homme très poli nous a expliqué tous les procédés qui ne sont pas très compliqués mais qui m'ont intéressée. Vous voyez que je profite de vos conseils.—Je lis maintenant, pour la première fois, les lettres de lord Chesterfield: j'y trouve du bon et du mauvais; surtout il me semble qu'elles n'étaient pas propres à l'impression car bien des choses qu'on peut tolérer comme conseils particuliers deviennent immorales quand on les érige en maximes générales. Je suis occupée à en traduire quelques-unes qui ne sont que des précis historiques très bien faits d'époques ou d'associations particulières.—J'ai vu hier madame O'Connell: j'ai passé une heure chez elle; je vais lui envoyer vingt pounds pour commencer à acquitter mes dettes; elle m'a chargée de vous dire mille amitiés. J'ai écrit lundi à madame Brandling et à lady Wilmot; je donne quelques hints à la première sur notre rapprochement, mais je ne parle à Lucy de rien de ce qui s'est passé; assurément, il serait fort à désirer que le public pût l'oublier. Monsieur Cruise est ici; je ne l'ai pas encore vu, ce qui m'étonne.—Je n'ai point encore de lettre aujourd'hui, non plus que l'abbé, ce qui m'afflige et m'inquiète beaucoup. Je voudrais pourtant bien avoir des nouvelles de papa. Je vous ai quittée tout-à-l'heure pour attendre l'arrivée de la poste et j'en ai employé l'intervalle à écrire à madame Théobus et un billet à madame O'Connell en lui envoyant un billet de vingt pounds, mais monsieur de B. l'a vu et absolument voulu mettre à la place un draft de cent pounds: j'en suis bien aise en ce que je craignais qu'un retard pût gêner les O'Connell.—Quand mes souliers seront faits, vous me les enverrez avec quelques robes blanches, des bas, etc... car je m'aperçois qu'il ne me reste que la place de vous embrasser l'un et l'autre et je remettrai les commissions à demain. Sûrement, si papa était plus mal, vous m'auriez fait écrire.

vendredi, 9 août.

Voilà deux lettres de vous, mon cher papa; celle de mardi avait été envoyée par mistake je ne sais où. J'imagine que celle écrite mercredi à l'abbé l'y aura suivie, car je vois le même mistake écrit sur une lettre adressée au Général. D'après cela, cher papa, il me semble qu'il vaudra mieux dorénavant ajouter Kent à l'adresse.—Je commençais à être bien inquiète de n'avoir pas de nouvelles; mais ce que dit le docteur me rassure un peu quoique je voudrais que vous ne négligeassiez aucune des précautions qu'on vous indique, car cette maladie dont vous êtes menacé me tourne la tête.—J'ignore comment on sait à Londres ce qui se passe ici, assurément ce n'est pas par moi, car je vous assure que je suis bien vos conseils en gardant sur tout ce qui me regarde le silence le plus entier; d'ailleurs, avec la meilleure volonté du monde, je ne pourrais rien dire puisqu'il est vrai que je ne vois personne du tout. Au reste, je ne le désire pas, car, si ce n'était que je suis loin de maman et de vous, je ne regretterais que peu la société. Je m'occupe, je monte à cheval, je me promène, enfin je remplis très bien ma journée.—Monsieur de Boigne est très bien pour moi, mieux même que les premiers jours; je lui sais aussi extrêmement bon gré de sa manière vis-à-vis de l'abbé et de Rainulphe, qui est parfaite. «Mandez à votre papa, me disait-il hier, que je suis le plus heureux des hommes et que cela va très bien.» Je n'ose pas, il m'a défendu de parler même à lui de mon intérieur. Cependant, je prends sur moi de faire sa commission.—Mon appétit est fort diminué et il m'est impossible de dormir, à mon grand désespoir, car je n'espère pas reprendre des forces avant d'avoir recouvré le sommeil.—J'ai coupé mes cheveux en petit garçon et je suis totalement défigurée, mais cela m'est plus commode et ils seront revenus avant peu: j'avertis maman pour sa consolation que je les ai coupés quarrés.—Je vous ai mandé hier que monsieur de B. avait payé les cent louis que madame O'Connell m'avait prêtés; il m'a aussi avancé trente louis de mon pin money que je lui rembourserai à mon retour à Londres; ainsi, vous voyez que je suis à flot et que, si maman a des mémoires à moi, elle peut les garder jusqu'à ce que j'arrive, attendu que je peux les payer.—J'imagine que nous saurons incessamment la destination des malheureux qui s'embarquent ici: quarante transports remplis d'hommes ont mis à la voile depuis hier; ils ont été aux Dunes pour se réunir à leur escorte; voilà tout ce que je sais de cette expédition dont vous saurez probablement l'exécution longtemps avant nous.—Je ne sais pas ce que maman entend par ce qu'elle a fait pour nous procurer les gazettes, mais, si cela n'est pas possible, j'y renonce.—Je prie maman de m'envoyer, en même temps que mes souliers, quelques robes blanches, celles dont elle sait que je préfère la forme, des bas de soie blanche et des fichus.—Je ne comptais pas vous écrire aujourd'hui, mais voilà mon papier presque rempli et, d'ailleurs, je ne veux pas vous laisser dans l'opinion que je n'ai pas reçu vos lettres, car l'abbé a fermé la sienne de si bonne heure que la poste n'était pas encore arrivée.—Il fait un temps déplorable: depuis trois jours, la pluie n'a cessé qu'une heure ce matin; j'en ai profité pour monter à cheval.—Monsieur de Boigne est très souffrant. Il vient de se jeter sur son lit pendant une heure et il dit qu'il est mieux.—J'embrasse maman et vous bien tendrement. L'abbé et Rainulphe se portent très bien et je suis très contente de la mine du dernier que j'espère que vous trouverez impaved.—Le Général me charge de vous mander qu'il ne négligera rien pour mériter de plus en plus votre bonne opinion.—Mille amitiés à Édouard et à Émilie. Vous ne me parlez pas de la santé de monsieur de Calonne à laquelle je ne suis pas assez ingrate pour ne pas m'intéresser vivement; faites lui mille tendres compliments pour moi. Adieu.

samedi, 10 août.

Je vous mandais hier que monsieur de Boigne était très souffrant. Il se plaint encore plus aujourd'hui et il a certainement beaucoup de fièvre. Je ne sais qu'en penser: il se croyait mieux ce matin quoiqu'il eut passé une nuit cruellement agitée, mais le redoublement est très violent. J'ai voulu l'engager à voir un médecin; il l'a refusé, mais, s'il n'est pas mieux demain, j'insisterai. Peut-être même retournerons-nous à Londres. Au surplus, j'espère que ce ne sera qu'une fièvre éphémère; il l'attribue à la fatigue d'avoir été à Sandwich l'autre jour. Monsieur de Boigne n'a pas voulu que je renonçasse à ma promenade ce matin et je suis montée à cheval avec Rainulphe et John.—On embarque en ce moment de la cavalerie et, sachant que ma lettre ne peut pas partir aujourd'hui, je vous quitte pour aller voir.

Dimanche, 10 heures.—Madame O'Connell partant ce matin, elle vous portera cette lettre. Je n'ai su son départ qu'hier et je comptais vous écrire longuement hier au soir, mais mon malade ne m'a pas permis de le quitter. Il a eu la fièvre extrêmement fort toute la journée; elle a un peu baissé pendant la nuit. Il n'y a pas de médecin ici et j'ai envoyé John à Margate porter un billet à la duchesse de Fitz-James pour la prier de nous procurer le médecin qui a soigné le duc.—Monsieur de B. est mieux ce matin; il a encore la fièvre et beaucoup de mal à la gorge.—L'abbé devait vous écrire, mais le paresseux n'en a rien fait. Si je n'en ai pas le temps, il vous donnera de mes nouvelles demain.—Je suis assez bien, quoique très fatiguée. J'imagine que je n'aurai pas beaucoup de repos aujourd'hui, car l'abbé croit qu'il y aura un redoublement.—Adieu, chère maman, je vous embrasse ainsi que mon bien aimé papa.

lundi, 12 août.

Vous avez tort, chez papa, de vous affliger, car, en vous parlant de mon manque d'appétit, j'entendais seulement qu'il était diminué; quant au sommeil, vous savez qu'il n'est jamais revenu et il n'est pas plus mauvais qu'à l'ordinaire.—Vous recevrez aujourd'hui par les O'Connell une lettre dans laquelle je vous rends compte de l'état de monsieur de Boigne: il est très bien aujourd'hui et le redoublement que nous craignions hier n'a été que très peu marqué. Le docteur Slater (qui est venu de Margate, envoyé par madame de Fitz-James) a dit que ce n'était rien, et, dans le fait, je crois que, dès demain, le Général pourra reprendre son train de vie habituel. S'il se sent assez de force pour entreprendre cette course, nous comptons aller mercredi à Deal pour y passer la journée et voir la flotte de l'expédition dont le rendez-vous est aux Dunes. On continue d'embarquer tous les jours hommes et chevaux, ce qui n'est pas fort curieux. Les chevaux sont amenés sur le pier, alongside du transport, hissés à bord avec une machine parfaitement semblable à celle dont on se sert pour charger les bateaux en Hollande.—Monsieur de Boigne dit qu'il n'a prêté la Gazette à personne, et il vous prie ainsi que moi de faire dire à Georges de nous l'envoyer; il ne conçoit pas pourquoi il l'a refusée et, en tout cas, il la veut. Je vous remercie de nous envoyer le Pelletier et le Mallet du Pan que le Général dit n'avoir pas prêté non plus.—Vous me dites qu'on dit beaucoup de choses: je le crois, mais je serais bien curieuse d'en savoir davantage. Madame de Martinville, j'imagine, joue la satisfaction? Au surplus, cela m'est assez égal maintenant; je crois que monsieur de Boigne la connaît assez pour faire avorter tous ses mauvais desseins et rendre sa méchanceté impuissante; ce n'est pas qu'elle n'ait poussé l'astuce et la fausseté jusqu'au point de lui faire croire à son repentir; c'est une vilaine femme! Je serais bien aise aussi de savoir ce que ces dames comptent faire de moi; je sais qu'il y a quelque temps elles disaient qu'elles feraient quelque chose de moi; en ont-elles toujours aussi bonne opinion et leur intention est-elle toujours de travailler à m'improuver? Je crains qu'elles ne me trouvent un sujet, bien rétif et, en conscience, je n'ai pas un vif désir de profiter de leurs leçons. Au surplus, je suivrai vos instructions en ne témoignant aucuns ressentiments de toutes les injures dont on m'a accablée dans cette société; je pardonnerai tout, jusqu'à l'ingratitude. Assurément, j'en ai été assez dédommagée par les bontés de mes amis et les hommages dont m'ont comblée tant d'anglais que je connaissais à peine.—Comment maman a-t-elle pu croire nécessaire de me dire que je ne m'étais pas acquittée envers les O'Connell en leur rendant l'argent qu'ils m'avaient prêté? elle me connaît donc bien peu!—J'ai repris mes bains depuis hier. Je vais monter à cheval; peut-être pousserai-je ma promenade jusque chez les duchesses. Le docteur Slater m'a dit que le duc de Fitz-James serait, à ce qu'il croyait, bientôt parfaitement rétabli: il a la goutte aux pieds, ce qui est, dit-on, fort heureux.—Adieu pour le moment.

Me voilà revenue, après avoir fait une très jolie promenade, mais sans avoir rempli mon dessein d'aller chez la duchesse de Fitz-James; j'ai changé d'avis en entrant dans Margate; j'irai demain sans faute.—Adieu, cher papa, j'embrasse du plus tendre de mon cœur les habitants de Beaumont-street; mille tendresses à Émilie, Édouard et Arthur.—Y a-t-il quelques nouvelles? nous vivons ici comme des Ostrogoths.—J'espère que la bonne famille n'aura pas été fatiguée de son voyage et que madame O'Connell aura couru moins de dangers qu'en venant.—Adieu, papa, encore un baiser.