C'est ainsi qu'elle s'inspirait des statues antiques et que, sans les copier servilement, elle les rappelait aux imaginations poétiques des Italiens par une espèce d'improvisation en action. D'autres ont cherché à imiter le talent de lady Hamilton; je ne crois pas qu'on y ait réussi. C'est une de ces choses où il n'y a qu'un pas du sublime au ridicule. D'ailleurs, pour égaler son succès, il faut commencer par être parfaitement belle de la tête aux pieds, et les sujets sont rares à trouver.
Hors cet instinct pour les arts, rien n'était plus vulgaire et plus commun que lady Hamilton. Lorsqu'elle quittait la tunique antique pour porter le costume ordinaire, elle perdait toute distinction. Sa conversation était dépourvue d'intérêt, même d'intelligence. Cependant il fallait bien qu'elle eût une sorte de finesse à ajouter à la séduction de son incomparable beauté, car elle a exercé une entière domination sur les personnes qu'elle a eu intérêt à gouverner: son vieux mari d'abord qu'elle a couvert de ridicule, la reine de Naples qu'elle a spoliée et déshonorée, et lord Nelson qui a souillé sa gloire sous l'empire de cette femme, devenue monstrueusement grasse et ayant perdu sa beauté.
Malgré tout ce qu'elle s'était fait donner par lui, par la reine de Naples et par sir William Hamilton, elle a fini par mourir dans la détresse et l'humiliation aussi bien que dans le désordre. C'était, à tout à prendre, une mauvaise femme et une âme basse dans une enveloppe superbe.
La reine de Naples avait eu beaucoup de peine à consentir à la recevoir. Ma mère avait été employée par sir William à obtenir cette faveur. Mais elle ne tarda pas à s'emparer de l'esprit de la Reine. Il est indubitable que les cruelles vengeances exercées à Naples, sous le nom de la Reine et de lord Nelson, ont été provoquées, on peut même dire commandées par lady Hamilton. Elle leur persuadait mutuellement que chacun d'eux les exigeait. Ma mère en fut d'autant plus désolée qu'elle était fort attachée à la reine Caroline avec laquelle elle est restée en correspondance très suivie, et à qui elle a eu dans la suite de grandes obligations.
J'ai déjà parlé plusieurs fois du valet de chambre de mon père, Bermont. Lorsque notre départ pour l'Angleterre fut décidé, mon père voulut le placer à Naples chez le général Acton. Il y aurait été à merveille; il s'y refusa absolument. Il avait épousé depuis plusieurs années une femme qui avait été successivement ma bonne et celle de mon frère, lorsqu'on m'avait remise à une anglaise. Il en avait eu des enfants restés en France. Il dit à mon père qu'il ne voulait pas se séparer de nous.
«Mais, mon pauvre Bermont, je ne peux pas garder un valet de chambre.
«—C'est vrai, monsieur le marquis, mais il vous faut un muletier. Vous allez acheter des mules pour faire le voyage; il faut bien quelqu'un pour les soigner et les conduire, hé bien, ce quelqu'un ce sera moi.»
Mon père, touché jusqu'aux larmes, ne put qu'accepter ce dévouement. Les mules furent achetées par lui avec autant de zèle que d'intelligence. Il les menait en cocher, et un jeune nègre, venu tout enfant des habitations de mon père, servait de postillon à une berline occupée par mon père, ma mère, leurs deux enfants, la femme de Bermont et une jeune négresse particulièrement attachée à mon service et dont j'aurai à reparler.
Les ressources de mon père n'étaient pas encore complètement épuisées. Il avait été décidé qu'il voyagerait avec le chevalier Legard à frais communs, et, depuis ce moment, la tête de ce dernier travaillait incessamment pour arriver à faire ce voyage au meilleur marché possible. De là, l'invention de l'achat de mules, quinteuses et odieuses bêtes qui ont donné mille embarras, et un système de lésinerie dans tous les détails qui ont rendu ce voyage insupportable et quelquefois dangereux.
Par exemple, le chevalier ne voulut pas laisser démonter les voitures, ni prendre des guides et des chevaux du pays pour traverser le Saint-Gothard, et nous pensâmes tous y périr. Montée sur une petite mule napolitaine qui n'avait jamais porté ni vu de la neige, j'ai traversé la montagne, conduite par mon pauvre père, enfonçant dans la neige jusqu'aux genoux à chaque pas, et à travers une tourmente effroyable. Je me rappelle que mes larmes gelaient sur mon visage. Je ne disais rien pour ne pas augmenter l'inquiétude que je voyais peinte sur celui de mon père.