«Tiens ta bride, mon enfant.
«—Je ne peux plus, papa.»
Et, en effet, mes gants de peau, d'abord mouillés et glacés ensuite, avaient fini par me geler les doigts; il fallut me les frotter avec de la neige. Mon père les enveloppa avec la jaquette d'un homme qui se trouvait là, et nous continuâmes notre route. Arrivés à l'hospice, le temps s'était un peu éclairci. Nos bagages envoyés devant étaient à Urseren; nous n'aurions pu changer nos vêtements trempés. Mon père trouva le chevalier à la porte, causant avec un religieux qui le pressait de s'arrêter.
«Qu'en dites-vous, marquis?
«—Ma foi, puisque le vin est tiré, il vaut autant le boire, dit mon père.
«—Certainement, reprit le candide religieux, certainement, messieurs; il y en a déjà deux bouteilles sur la table, et, si cela ne suffit pas, nous en avons encore.»
Cette réponse me fit beaucoup rire et donna le change à mes souffrances. Dans la première jeunesse, il y a tant d'élasticité qu'on reprend bien vite la force avec la gaieté. Malgré les deux bouteilles toutes préparées, nous continuâmes notre route. La tourmente n'existait pas de ce côté de la montagne. Mon père causait avec moi, m'expliquait les avalanches que nous voyions tomber, et la descente me parut aussi agréable que la montée m'avait été pénible.
Nous passâmes quelques jours à Lausanne, puis à Constance, où le vieil évêque de Comminges s'était établi. J'y aperçus de loin Mademoiselle. On venait de l'enlever à madame de Genlis. Elle ne voyait personne, et était regardée avec une espèce de répulsion par toute cette coterie d'émigrés installés à Constance. Après avoir descendu le Rhin en bateau, nous arrivâmes à Rotterdam. Mon père alla à La Haye pour prendre les caisses qui y étaient déposées. Nous nous embarquâmes, arrivâmes à Harwich et prîmes directement la route du Yorkshire.
CHAPITRE II
Séjour en Yorkshire. — Sir John Legard. — Son mariage. — Lady Legard. — Caractère de sir John Legard. — Son influence sur la jeunesse. — Ses opinions politiques. — Mademoiselle Legard. — Monsieur Brandling. — Séjour en Westmoreland. — Mon éducation. — Départ de mes parents pour Londres. — Je vais les y rejoindre. — Promenade avant mon départ. — Encore Bermont. — Bizarrerie de sa conduite.