Je vais tâcher d'en réunir quelques-uns à votre usage, mon cher neveu.

PREMIÈRE PARTIE
VERSAILLES

CHAPITRE I

Origine de ma famille. — Mon grand-père: aventure de sa jeunesse. — Mariage de mon grand-père. — Envoi de ses fils en Europe. — Mes grands-oncles. — Étiquettes de cour. — Jeunesse de mon père. — Famille de ma mère. — Mariage de mon père. — Ma mère a une place à la Cour. — Mes parents s'établissent à Versailles. — Ma naissance. — Anciens usages de la Cour. — Le roi Louis XVI. — La Reine. — Madame de Polignac. — Monsieur, comte de Provence. — Monseigneur le comte d'Artois. — Madame, comtesse de Provence. — Madame la comtesse d'Artois. — Madame Élisabeth. — Les princes de Chio.

Gianoni, dans son Histoire de Naples, vous apprendra la plus brillante des prétentions de votre famille; Moréri vous expliquera les droits que vous avez à vous croire descendant de ces heureux aventuriers normands, conquérants de la Pouille, droits aussi bien fondés que sont la plupart de ces antiques prétentions de famille. La cathédrale de Salisbury renferme les restes d'un de ses archevêques, saint Osmond, auquel nous rattachons aussi des souvenirs, et le comté de Sommerset a pour armes le vol qui forme les vôtres et qu'il tient de son seigneur Osmond, compatriote de Guillaume le Conquérant. Ces armes furent données par le duc de Normandie à son gouverneur, Osmond, qui l'avait enlevé aux vengeances de Louis d'Outremer.

La branche anglaise est éteinte depuis longtemps, mais le nom est resté familier au pays et se retrouve perpétuellement dans les poètes et les romans. La branche normande s'est appauvrie par les partages égaux; les aînés des trois dernières générations qui ont précédé celle de mon père n'ont eu que des filles, et même en si grand nombre qu'elles ont fait de très misérables alliances. Aussi une de mes grand'tantes, chanoinesse de Remiremont, répondit-elle à monsieur de Sainte-Croix, mari de sa sœur, qui lui demandait si elle n'avait jamais regretté de ne s'être point mariée: «Non, mon frère, mesdemoiselles d'Osmond sont en habitude de faire de trop mauvais mariages.» Voilà tout ce que je vous dirai de notre famille.

Si, à l'époque où vous entrerez dans le monde, vous attachez quelque prix à ces souvenirs nobiliaires, vous retrouverez plus facilement des traces de ces temps éloignés que des détails intimes de ce qui s'est passé depuis une centaine d'années. D'ailleurs, je ne suis pas très habile moi-même à ces récits. Je n'ai jamais attaché un grand prix aux avantages de la naissance; ils ne m'ont point été contestés comme fille; je n'y ai aucun droit comme femme, et peut-être cette situation toute nette m'a empêchée de m'en occuper autant que beaucoup d'autres. Je ne veux donc vous raconter que les détails qui me reviendront à la mémoire, sur ce que j'ai su ou vu personnellement, sans prétendre y mettre une grande suite, et seulement comme des anecdotes qui acquerront de l'intérêt pour vous par mes rapports avec les personnages mis en jeu: ce sera une sorte de ravaudage dont la sincérité fera tout le prix.

Mon grand-père était marin. Fort jeune encore, il commandait pendant la guerre de 1746 une corvette, et fut chargé d'escorter un convoi de Rochefort à Brest. Une tempête effroyable dispersa les bâtiments et envoya le sien de relâche à la Martinique, où il arriva fort désemparé. Mon grand-père trouva la colonie en grande liesse, en festins, en illuminations. Dès qu'il débarqua, on lui demanda s'il apportait des dépêches pour Son Altesse:

«Quelle altesse?

—Le duc de Modène.