—Je n'en ai pas entendu parler.»
On vint le chercher de la part de Son Altesse; il fut conduit dans l'appartement que le commandant avait cédé à un très bel homme, chamarré d'ordres et de cordons, ayant des formes très imposantes: «Comment se fait-il, chevalier d'Osmond, que vous n'ayez pas de dépêches pour moi? Votre vaisseau n'est donc pas celui qu'on doit m'expédier?» Mon grand-père expliqua qu'il était parti de Rochefort avec la destination de Brest et la circonstance de son arrivée à la Martinique.
Le prince, alors, le combla de bontés et lui intima l'ordre de repartir sur-le-champ avec ses dépêches. La corvette n'était pas en état de reprendre la mer; heureusement, il se trouvait une petite goélette dans le port. Le prince en donna le commandement à mon grand-père, l'autorisa à abandonner sa corvette et, lui montrant une lettre par laquelle il chargeait monsieur de Maurepas de le nommer capitaine de vaisseau, il lui expliqua qu'il était, par alliance, cousin germain du Roi. Il lui cédait ses états de Modène, ce qui était un grand secret; en échange, on lui offrait la souveraineté de l'île de la Martinique; il n'avait voulu y consentir qu'après avoir pris connaissance de sa nouvelle résidence; il en était fort content et il expédiait mon grand-père avec la ratification du traité, attendu à Versailles avec une si vive impatience que le porteur de cette bonne nouvelle pouvait aspirer à toutes sortes de faveurs. En conséquence, il ajouta, par post-scriptum à sa lettre, la demande de la croix de Saint-Louis en outre de la nomination de capitaine de haut bord pour le chevalier d'Osmond. Mon grand-père lui parla d'un vaisseau dont le capitaine devait être changé:
«Ce vaisseau vous plaît-il?
—Assurément.
—Eh bien, je vous en donne le commandement. Je vais écrire à Maurepas que j'en fais une condition.»
Du reste, le duc de Modène était entouré d'une Cour et d'une Maison qu'il avait amenées avec lui: grand chambellan, grand écuyer, valet de chambre, etc. Toute la colonie, depuis le gouverneur jusqu'au moindre nègre, était à ses ordres; et mon grand-père, qui avait commencé par être fort incrédule au moment de son arrivée, finit par être convaincu qu'un homme qui donnait des grades et des croix était un véritable souverain. Il partit, forçant de voiles au risque de se noyer, fit une traversée extrêmement rapide, se jeta dans un canot dès qu'il vit la terre, monta un bidet de poste et arriva sans un moment de repos chez monsieur de Maurepas, à Versailles. Trouvant le ministre sorti, il ne voulut pas quitter l'hôtel sans l'avoir vu: on le plaça dans un cabinet pour attendre. Un vieux valet de chambre, intéressé par son agitation et sa charmante figure, lui fit donner quelque chose à manger; il dévora, puis la fatigue et la jeunesse l'emportèrent, il s'assit dans un fauteuil et s'endormit profondément.
Le ministre rentra. Personne ne songea au chevalier d'Osmond. En déshabillant son maître le soir, le valet de chambre lui parla de ce jeune officier de marine si empressé de le voir. Monsieur de Maurepas n'en avait aucune nouvelle. On s'informe, on le cherche et on le trouve dormant sur son fauteuil. Il se réveille en sursaut, s'approche du ministre, lui remet un gros paquet.
«Monseigneur, voilà le traité signé.
—Quel traité?