Quand nous disons aux princes que nous sommes trop heureux de mourir pour leur service, cela nous paraît une forme, comme le «très humble serviteur» au bas d'une lettre; mais eux le prennent fort au sérieux et trouvent qu'en effet c'est un véritable bonheur. Est-ce tout à fait leur faute? Non, en conscience; c'est celle de tout ce qui les approche, dans tous les temps et sous tous les régimes.
Aucune des personnes qui entouraient monsieur le comte d'Artois ne se souciait d'une expédition aventureuse dont les chances, bien incertaines devaient amener des fatigues et des privations assurées. Le baron de Roll était, de plus, dans cette circonstance, l'organe de madame de Polastron. Sa tendresse réelle et mal entendue pour monsieur le comte d'Artois ne lui inspirait des craintes que pour sa sûreté et jamais pour sa gloire.
L'évêque d'Arras, arrogant et violent, tranchant du premier ministre et tout occupé des intrigues qu'il tramait contre la cour de Louis XVIII (car les deux frères étaient en hostilité ouverte et leurs agents cherchaient partout à se déjouer mutuellement), l'évêque d'Arras aurait craint par-dessus tout une entreprise qui aurait nécessairement retiré l'influence de ses mains pour la donner aux militaires, d'autant qu'alors le prince était fort éloigné de toute prédilection pour les prêtres. À la vérité, l'évêque d'Arras ne l'était guère.
Monsieur de Vaudreuil, que nous avons vu l'amant despote de la toute-puissante duchesse de Polignac, était devenu le mari soumis d'une jeune femme, sa cousine, qu'il avait épousée depuis l'émigration et dont la conduite peu mesurée aurait pu épuiser sa patience, s'il s'en était aperçu.
J'ai beaucoup vu le comte de Vaudreuil à Londres, sans avoir jamais découvert la distinction dont ses contemporains lui ont fait honneur. Il avait été le coryphée de cette école d'exagération qui régnait avant la Révolution, se passionnant pour toutes les petites choses et restant froide devant les grandes. À l'aide de l'argent qu'il puisait au trésor royal, il s'était fait le Mécène de quelques tous petits Virgiles qui le louaient en couplets. Chez madame Lebrun, il se pâmait devant un tableau, et protégeait les artistes. Il vivait familièrement avec eux et gardait ses grands airs pour le salon de madame de Polignac, et son ingratitude pour la Reine dont je l'ai entendu parler avec la dernière inconvenance. En émigration et devenu vieux, il ne lui restait plus que le ridicule de toutes ses prétentions et l'inconsidération de voir les amants de sa femme fournir à l'entretien de sa maison par des cadeaux qu'elle était censée gagner à la loterie.
Ce n'était pas dans sa propre famille que madame de Vaudreuil aurait acquis les habitudes d'une grande délicatesse. Sa mère, vieille provençale, ne manquait pas d'une espèce d'habileté, ne lui en donnait pas l'exemple. En voici un trait entre mille.
Pendant la campagne des Princes, un homme de ses amis, partant pour l'armée, lui remit une bourse contenant deux cents louis.
«Si je vis, lui dit-il, je vous les redemanderai. Si je meurs, je vous prie de les remettre à mon frère.»
L'ami revint sain et sauf. Son premier soin fut d'accourir chez madame de Vaudreuil. Elle ne lui parla pas du dépôt. Un peu de timidité empêcha le jeune homme de prendre l'initiative. Enfin il se décida, au bout de plusieurs visites, à le réclamer.
«Hélas, mon bon ami, s'il en reste, il n'en reste guère,» dit-elle, avec son accent provençal.