Et, sans le moindre embarras, elle lui remit la bourse où il ne se trouvait plus qu'une douzaine de louis. On conçoit qu'une telle personne ne donnât pas des principes bien sévères à ses filles; aussi toutes en ont profité.

L'une d'elles, madame de La Tour, avait suivi son mari à Jersey où le corps auquel il appartenait était en garnison. À cette époque, le gouverneur de l'île était un d'Auvergne, capitaine de la marine anglaise, qui avait la prétention de descendre de la maison de Bouillon, au moins du côté gauche. Monsieur d'Auvergne se lia très particulièrement avec madame de La Tour, qui fit les honneurs de la maison du gouverneur. Les officiers, par malice, l'appelèrent entre eux madame de La Tour d'Auvergne; mais elle accepta le nom et, dès lors, elle, son mari, ses beaux-frères, ses enfants, tous quittèrent le surnom de Paulet pour prendre celui d'Auvergne.

De là, et appuyant cette prétention de quelques papiers que le capitaine d'Auvergne, mort sans enfants, lui a laissés, elle a établi en France, lorsqu'elle y est rentrée, une branche de La Tour d'Auvergne qui n'a d'autres droits que ceux que j'ai énoncés et qui pourtant s'est fait une existence qui finit par ne lui être plus contestée.

Elle fut fort assistée dans cette entreprise par son beau-frère, l'abbé de La Tour, extrêmement intrigant. Dans un temps dont je parlerai, il était le secrétaire intime et le séide de l'évêque d'Arras, et tonnait contre tous les émigrés qui rentraient en France. Un beau matin, il disparut sans avertir personne, et quinze jours après nous apprîmes que le Premier Consul l'avait nommé titulaire de l'évêché d'Arras. Les fureurs de son patron et prédécesseur furent poussées jusqu'à la frénésie contre ce misérable prestolet. Il ne le désignait plus autrement.

Il y aurait bien des pages à écrire sur cette famille Vaudreuil, mais elles seraient peu amusantes et encore moins édifiantes. Il faut pourtant excepter madame de Serant-Walsh, la fille aînée, personne de mérite, qui a été une des premières dames de l'impératrice Joséphine. Elle était très remarquablement instruite, assez spirituelle, et l'Empereur se plaisait à causer avec elle, dans le temps où il causait encore. Elle et madame de Rémusat lui ont souvent fait arriver des vérités utiles pour lui et pour les autres.

Les créanciers de monsieur le comte d'Artois devinrent plus importuns, et il fut obligé d'aller rechercher la protection des murs du palais d'Holyrood, à Édimbourg, où ils ne pouvaient l'atteindre. Il y séjourna jusqu'à ce qu'un bill du parlement anglais eut décidé que les dettes contractées à l'étranger ne pourraient entraîner prise de corps.

Il ne resta de prince à Londres que monsieur le duc de Bourbon qui a péri si misérablement à Saint-Leu, fin trop digne de sa vie. Son père, s'étant aperçu qu'il entendait le bruit des balles sans s'y plaire, l'avait expulsé de l'armée de Condé où, entre deux générations de héros, il soutenait bien mal le beau nom de Condé. Ce n'était pas un mauvais homme; il était doux et facile dans son intérieur. Peut-être son inconduite tenait-elle principalement à une timidité organique qui lui rendait insupportable l'existence de prince; il n'était à son aise que dans les classes assez peu élevées pour qu'il n'y trouvât aucun respect. Son goût vif pour les femmes, se trouvant réuni à sa répugnance pour les salons, le jetait dans une vie des moins honorables.

Lorsqu'il se trouvait forcé, par quelques circonstances impossibles à éviter, à se trouver en bonne compagnie, il y souffrait visiblement. Il avait pourtant une belle figure, fort noble, et ses façons, quoique froides et embarrassées, avaient de la distinction. Une liaison intime avec la jeune comtesse de Vaudreuil le mit pendant quelques mois dans le monde, mais il y était toujours mal à son aise.

Il allait un peu plus volontiers qu'ailleurs dans ce qu'on appelait la société créole. Elle était composée de personnes dont les habitations n'avaient pas été assez dévastées pour être détruites entièrement. Les négociants de Londres leur faisaient, à intérêts bien onéreux, de petites avances dont ils ont fini par n'être pas payés. Cette classe de créoles était alors la moins malheureuse parmi les émigrés. Une certaine madame de Vigné en était la plus riche. Elle tenait une espèce d'état, appelait monsieur le duc de Bourbon le voisin, parce qu'il demeurait dans sa rue, et était suffisamment vulgaire pour le mettre à son aise.

C'est elle qui répondait à un anglais qui lui demandait si elle était créole: