«Oui, monsieur, et des bonnes, car je roule.»
Paroles que l'anglais fut obligé de se faire expliquer. Sa fille, très jolie et très aimable, était l'objet des prétentions de tout ce que l'émigration avait de plus distingué; mais elle fit la difficile, les moulins des habitations cessèrent de rouler, et elle fut trop heureuse d'épouser le consul d'Angleterre à Hambourg. Mademoiselle de La Touche, fille de madame Arthur Dillon, et mademoiselle de Kersaint, toutes deux riches de possessions à la Martinique, avaient été plus avisées. La première épousa le duc de Fitz-James, l'autre, le duc de Duras. J'ai été par la suite très liée avec toutes deux, et j'aurai à en reparler.
CHAPITRE IV
Concerts du matin. — Le général de Boigne. — Mon mariage. — Caractère de monsieur de Boigne. — Les princes d'Orléans. — Monsieur le comte de Beaujolais. — Monsieur le duc de Montpensier. Monsieur le duc d'Orléans. — Tracasseries domestiques. — Voyage en Allemagne. — Hambourg. — Munich. — Retour à Londres. — Histoire de lady Mary Kingston.
Je ne raconterai pas le roman de ma vie, car chacun a le sien et, avec de la vérité et du talent, on peut le rendre intéressant, mais le talent me manque. Je ne dirai de moi que ce qui est indispensable pour faire comprendre de quelles fenêtres je me suis trouvée assister aux spectacles que je tenterai de décrire, et comment j'y suis arrivée. Pour cela, il me faut entrer dans quelques détails sur mon mariage.
La santé de ma mère donnant moins d'inquiétude, elle chercha à m'amuser. Elle avait retrouvé à Londres Sappio, ancien maître de musique de la reine de France. Il était venu chez elle, m'avait fait chanter, s'était passionné de mon talent et le cultivait avec d'autant plus de zèle qu'il s'en faisait grand honneur. Sa femme, très gentille petite personne, était bonne musicienne. Nos voix s'unissaient si heureusement que, lorsque nous chantions ensemble à la tierce, les vitres et les glaces en vibraient. Je n'ai jamais vu cet effet se renouveler qu'entre mesdames Sontag et Malibran. Il avait un mérite très grand, surtout pour les artistes, parce que cela est rare. Sappio en amenait souvent chez ma mère; ils prirent l'habitude d'y venir de préférence le dimanche matin, et cela finit par composer une espèce de concert improvisé d'artistes et d'amateurs. Les assistants s'y multiplièrent, la mode s'en mêla et, au bout de quelques semaines, ma mère eut toute la peine du monde à écarter la foule de chez elle.
Un monsieur Johnson, que nous voyions quelquefois, lui demanda la permission de lui amener un nouveau débarqué de l'Inde; il connaissait encore peu de monde et désirait se mettre en bonne compagnie. Il vint, il s'en alla sans que nous y fissions grande attention.
Plusieurs semaines se passèrent. Il revint faire une visite, dit qu'une entorse l'avait empêché de se présenter plus tôt et pressa tellement ma mère de venir dîner chez lui le lendemain qu'après avoir fait une multitude d'objections elle y consentit. Il n'y avait que la famille O'Connell et la mienne. Notre hôte pria monsieur O'Connell de venir le voir de bonne heure le jour suivant et le chargea de me demander en mariage.
J'avais seize ans. Je n'avais jamais reçu le plus léger hommage, du moins je ne m'en étais pas aperçue. Je n'avais qu'une passion dans le cœur, c'était l'amour filial. Ma mère se désolait dans la crainte de voir s'épuiser les ressources précaires qui soutenaient notre existence. La reine de Naples, chassée de ses États, lui mandait qu'elle ne savait pas si elle pourrait continuer la pension qu'elle lui faisait. Ses lamentations me touchaient encore moins que le silence de mon père et les insomnies gravées sur son visage.
J'étais sous ces impressions lorsque monsieur O'Connell arriva chargé de me proposer la main d'un homme qui annonçait vingt mille louis de rente, offrait trois mille louis de douaire et insinuait que, n'ayant pas un parent, ni un lien dans le monde, il n'aurait rien de plus cher que sa jeune femme et sa famille. On me fit part de ces propositions.