Je demandai jusqu'au lendemain pour répondre, quoique mon parti fût pris sur-le-champ. J'écrivis un billet à madame O'Connell pour la prier de m'inviter à déjeuner chez elle, ce qui lui arrivait quelquefois, et de faire avertir le général de Boigne de m'y venir trouver. Il fut exact au rendez-vous; et là je fis la faute insigne, quoique généreuse, de lui dire que je n'avais aucun goût pour lui, que probablement je n'en aurais jamais, mais que, s'il voulait assurer le sort et l'indépendance de mes parents, j'aurais une si grande reconnaissance que je l'épouserais sans répugnance. Si ce sentiment lui suffisait, je donnais mon consentement; s'il prétendait à un autre, j'étais trop franche pour le lui promettre, ni dans le présent, ni dans l'avenir. Il m'assura ne point se flatter d'en inspirer un plus vif.

J'exigeai que cinq cents louis de rente fussent assurés, par un contrat qui serait signé en même temps que celui de mon mariage, à mes parents. Monsieur O'Connell se chargea de le faire rédiger. Monsieur de Boigne dit qu'alors il ne me donnerait plus que deux mille cinq cents louis de douaire. J'arrêtai les représentations que monsieur O'Connell voulut faire, en rappelant les paroles dont il avait été porteur. Je coupai court à toute discussion et je retournai chez moi pleinement satisfaite.

Ma mère était un peu blessée que je l'eusse quittée dans un moment où il s'agissait de mon sort. Je lui racontai ce que j'avais fait; elle et mon père, quoique fort touchés, me conjurèrent de bien réfléchir. Je leur assurai que j'étais parfaitement contente, et cela était vrai dans ce moment. J'avais tout l'héroïsme de la première jeunesse. J'avais mis ma conscience en repos en disant à cet homme que je croyais bien que je ne l'aimerais jamais. Je me sentais sûre de remplir les devoirs que j'allais contracter, et, d'ailleurs, tout était absorbé par le bonheur de tirer mes parents de la position dont ils souffraient. Je ne voyais que cela et je ne sentais même pas que ce fût un sacrifice. Très probablement, à vingt ans, je n'aurais pas eu ce courage, mais, à seize ans, on ne sait pas encore qu'on met en jeu le reste de sa vie. Douze jours après, j'étais mariée.

Le général de Boigne avait quarante-neuf ans. Il rapportait de l'Inde, avec une immense fortune faite au service des princes mahrattes, une réputation honorable. Sa vie était peu connue, et il me trompa sur tous ses antécédents: sur son nom, sur sa famille, sur son existence passée. Je crois qu'à cette époque, son projet était de rester tel qu'il se montrait alors.

Il avait offert quelques hommages à une belle personne, fille d'un médecin. Elle les avait reçus avec peu de bienveillance, ou avec une coquetterie qu'il n'avait pas comprise. Ce fut en sortant de chez elle qu'il se rappela tout à coup la jeune fille qui lui était apparue comme une vision quelques semaines avant. Il voulut prouver à la dédaigneuse beauté qu'une plus jeune, plus jolie, mieux élevée, autrement née, pouvait accepter sa main. Il l'offrit, et je la reçus pour le malheur de tous deux.

S'il était entré une seule pensée de personnalité dans mon cœur en ce moment, si les séductions de la fortune m'avaient souri un instant, je crois que je n'aurais pas eu le courage de soutenir le sort que je m'étais fait. Mais je me dois cette justice que, tout enfant que j'étais, aucun sentiment futile n'approcha mon esprit, et que je me vis entourer de luxe sans en ressentir la moindre joie.

Monsieur de Boigne n'était ni si mauvais ni si bon que ses actions, prises séparément, devaient le faire juger. Né dans la plus petite bourgeoisie, il avait été longtemps soldat. J'ignore encore par quelle route il avait cheminé de la légion irlandaise au service de France jusque sur l'éléphant d'où il commandait une armée de trente mille cipayes, formée par ses soins pour le service de Sindiah, chef des princes mahrattes auxquels cette force, organisée à l'européenne, avait assuré la domination du nord de l'Inde.

Monsieur de Boigne avait dû employer beaucoup d'habileté et de ruses pour quitter le pays en emportant une faible partie des richesses qu'il y possédait et qui pourtant s'élevait à dix millions. La rapidité avec laquelle il avait passé de la situation la plus subalterne à celle de commandant, de la détresse à une immense fortune, ne lui avait jamais fait éprouver le frottement de la société dont tous les rouages l'étonnaient. La maladie dont il sortait l'avait forcé à un usage immodéré de l'opium qui avait paralysé en lui les facultés morales et physiques.

Un long séjour dans l'Inde lui avait fait ajouter toutes les jalousies orientales à celles qui se seraient naturellement formées dans l'esprit d'un homme de son âge; mais, par-dessus tout, il était doué du caractère le plus complètement désobligeant que Dieu ait jamais accordé à un mortel. Il avait le besoin de déplaire comme d'autres ont celui de plaire. Il voulait faire sentir la suprématie qu'il attachait à sa grande fortune et il ne pensait jamais l'exercer que lorsqu'il trouvait le moyen de blesser quelqu'un. Il insultait ses valets; il offensait ses convives; à plus forte raison sa femme était-elle victime de cette triste disposition. Et, quoiqu'il fût honnête homme, loyal en affaires, qu'il eût même dans ses formes grossières une certaine apparence de bonhomie, cependant cette disposition à la désobligeance, exploitée avec toute l'aristocratie de l'argent, la plus hostile de toutes, rendait son commerce si odieux qu'il n'a jamais pu s'attacher un individu quelconque, dans aucune classe de la société, quoiqu'il ait répandu de nombreux bienfaits.

À l'époque de mon mariage, il était assez avare mais fastueux, et, si j'avais voulu, j'aurais pu disposer plus que je ne l'ai fait de sa fortune. Je crois qu'une femme plus âgée, plus habile, un peu artificieuse, mettant un grand prix aux jouissances que donne l'argent et ayant en vue ce testament dont il parlait perpétuellement et que je lui ai vu faire et refaire cinq ou six fois, aurait pu tirer beaucoup meilleur parti pour elle et pour lui de la situation où j'étais. Mais que pouvait y faire la petite fille la plus candide et la plus fière qui puisse exister! Je passais d'étonnements en étonnements de toutes les mauvaises passions que je voyais se dérouler devant moi. Ces absurdes jalousies, exprimées de la façon la plus brutale, excitaient ma surprise, ma colère, mon dédain.