Nous avions un assez grand état, des dîners très bons et fréquents, de magnifiques concerts où je chantais. Monsieur de Boigne était, de temps en temps, bien aise de montrer qu'il avait fait l'acquisition d'une jolie machine bien harmonisée. Puis, la jalousie orientale le reprenant, il était furieux que j'eusse été regardée, écoutée, surtout admirée ou applaudie, et il me le disait en termes de corps de garde.

Ces concerts étaient assez à la mode; tout ce qu'il y avait de plus distingué en anglais et en étrangers y assistait. Les princes d'Orléans y vinrent souvent; ils dînaient aussi chez moi, mais toujours en princes. Leurs façons excluaient la familiarité. J'étais trop imbue des sentiments de haine que les royalistes portaient à leur père pour ne point éprouver de la prévention contre eux; cependant il était impossible de ne pas rendre hommage à la dignité de leur attitude. Seuls de tous nos princes, ils ne recevaient aucun secours des puissances étrangères.

Retirés tous trois dans une petite maison à Twickenham, aux environs de Londres, ils y vivaient de la manière la plus modeste, mais la plus convenable. Monsieur de Montjoie, leur ami, composait toute leur Cour et remplissait les fonctions de gentilhomme de la chambre, dans les occasions rares où il fallait quelque forme d'étiquette.

Malgré mes premières répugnances, je m'aperçus bientôt que monsieur le duc de Montpensier était aussi aimable qu'il était instruit et distingué. Il aimait passionnément les arts et la musique. Monsieur le duc d'Orléans la tolérait par affection pour son frère. Rien n'était plus touchant que l'union de ces deux princes, et la tendresse qu'ils portaient à monsieur le comte de Beaujolais.

Celui-ci ne répondait pas à leurs soins. Il était léger, inconséquent, inoccupé, et, lorsqu'il a pu s'émanciper sur le pavé de Londres, il est tombé dans tous les travers d'un jeune homme à la mode. Malgré sa charmante figure, sa tournure distinguée, il avait pris de si mauvaises façons qu'il avait perdu l'attitude des gens de bonne compagnie; et, lorsqu'on l'apercevait à la sortie de l'Opéra, on évitait de le rencontrer, craignant de le trouver dans un état complet d'ivresse. Les excès et la boisson amenèrent une maladie de poitrine pendant laquelle monsieur le duc d'Orléans le soigna comme la mère la plus tendre, sans pouvoir le sauver. Mais j'anticipe sur les événements. À l'époque dont je parle, monsieur le comte de Beaujolais était encore sous la domination de ses frères, et l'on ne connaissait de lui qu'un extérieur qui prévenait en sa faveur.

Monsieur le duc de Montpensier était laid, mais si parfaitement gracieux et aimable, ses manières étaient si nobles que sa figure s'oubliait bien vite. Monsieur le duc d'Orléans, avec une figure assez belle, n'avait aucune distinction, ni dans la tournure, ni dans les manières. Il ne paraissait jamais complètement à son aise. Sa conversation, déjà fort intéressante, avait un peu de pédanterie pour un homme de son âge. Enfin il n'avait pas l'heur de me plaire autant que son frère avec lequel j'aurais fort aimé à causer davantage, si j'avais osé.

Après dix mois d'une union très orageuse, monsieur de Boigne me proposa un matin de me ramener à mes parents. J'acceptai et fus reçue avec joie. Mais ce n'était pas le compte du reste de ma famille, ni de ma société, qui voulaient exploiter le millionnaire et se souciaient fort peu que j'en payasse les frais.

Ce fut alors que je me trouvai victime et témoin de la plus odieuse persécution. Je lui reproche surtout de m'avoir, avant l'âge de dix-sept ans, arraché toutes les illusions avec lesquelles j'étais si bénévolement entrée dans le monde dix mois avant.

Monsieur de Boigne n'eut pas plus tôt lâché sa proie qu'il la regretta. Alors mes parents et ce qu'il y avait de plus distingué dans l'émigration se mirent à sa solde. L'un se chargeait de m'espionner, l'autre d'interroger mes gens. Celui-ci avait du crédit à Rome et ferait casser mon mariage. Celui-là trouverait des nullités dans le contrat, etc., etc. On faisait des parties chez lui où j'étais déchirée; on inventait des noirceurs; on les exprimait en prose et en vers qu'on lui vendait à beaux deniers comptants. Enfin tout le monde s'acharnait contre une enfant de dix-sept ans que, la veille, on comblait d'adulations.

Monsieur de Boigne lui-même en fut assez promptement révolté; il ferma sa bourse et sa maison. J'ai vu plus tard entre ses mains des morceaux d'éloquence contre moi, des preuves de vils services offerts. Il avait eu soin de conserver le nom des personnes, les sommes demandées et payées. Ces noms étaient de nature à réjouir son orgueil plébéien, et c'était encore une taquinerie qu'il exerçait en me les montrant.