Plusieurs jours se passèrent. Lord Kingston et ses fils, fors les aînés de Mary, arrivèrent d'Irlande; ils se mirent à la recherche des fugitifs. On apprit enfin qu'un monsieur et son fils devaient s'embarquer dans la Tamise pour l'Amérique. On suivit ces traces, et on trouva Fitz-Gerald et Mary, au moment où celle-ci venait de prendre des vêtements d'homme pour se mieux déguiser.

Quand lord Kingston entra dans la pièce où ils étaient, tous deux se couvrirent le visage de leurs mains. Mary se laissa emmener sans que ni elle, ni lui répondissent autre chose aux injures dont on les accablait que: «Je suis très coupable.» Lady Mary fut ramenée chez sa mère; on ne lui permit pas de la voir. Son père et ses frères se firent ses implacables geôliers. Elle ne chercha pas à nier un état de grossesse déjà visible. Elle ne se défendait en aucune façon, convenait de ses torts, mais avec une dignité calme et froide.

Elle obtint de voir madame Fitz-Gerald et s'attendrit beaucoup avec elle, en lui recommandant d'aller au secours de son mari. Celle-ci ne demandait pas mieux; elle l'aurait reçu à bras ouverts. Elle s'annonça comme porteur des paroles de Mary. Mais, en la remerciant avec effusion, il lui répondit que, sa vie ne pouvant plus être utile au bonheur de personne, il la consacrait à la malheureuse victime qu'il avait entraînée dans le précipice. Il lui devait la triste consolation de savoir que les larmes de sang qu'il versait sur son sort ne tariraient jamais.

Longtemps après la catastrophe, madame Fitz-Gerald m'a montré cette correspondance, car elle ne s'en tint pas à une seule démarche, et la pauvre femme n'avait d'invectives que pour les persécuteurs de Mary et de Fitz-Gerald.

Dans ses préparatifs de départ, il avait fait entrer toutes les précautions pour assurer le sort de sa femme; il les compléta, envoya sa démission au général en chef, et se retira dans un petit village aux environs de Londres. Avant le départ de Mary, il lui avait fait remettre par madame Fitz-Gerald un petit billet ouvert où il lui donnait son adresse et où il lui disait que, dans cette retraite, il attendrait toute sa vie les ordres qu'elle pourrait avoir à lui donner, mais ne chercherait aucune communication avec elle qui pût aggraver sa position.

Lady Mary fut emmenée dans une résidence abandonnée que son père possédait en Connaught, sur les bords de l'Atlantique, dans un pays presque sauvage, et remise aux soins de deux gardiens dévoués à lord Kingston.

Son frère appela Fitz-Gerald en duel; celui-ci reçut trois fois le feu de son adversaire, le rendant très exactement. Mais on s'aperçut qu'il trouvait le moyen d'extraire la balle de son pistolet; il fut forcé d'en convenir. Il ne voulait pas, disait-il, ajouter aux torts qu'il avait déjà envers lady Kingston, et tirer en l'air aurait arrêté le duel dont il espérait la mort. Il n'y avait nulle possibilité de continuer ce système de vengeance devant témoins. On en prépara un autre.

Mary approchait du moment où elle devait mettre au monde un être sur le sort duquel on l'effrayait sans cesse. Les menaces la trouvaient impassible pour elle-même, mais non pour son enfant. La femme qui la gardait fit mine de s'adoucir. Elle s'offrit à sauver le pauvre innocent, si quelqu'un pouvait s'en charger, dès qu'elle l'aurait fait sortir du château. Elle saurait bien tromper jusque-là la surveillance de mylord. Mary n'avait que Fitz-Gerald pour providence. La femme promit de faire passer une lettre. Mary écrivit à Fitz-Gerald d'envoyer une personne sûre au village voisin pour enlever leur enfant.

La lettre fut soumise à l'inspection de lord Kingston. Il connaissait assez Fitz-Gerald pour être sûr qu'il ne se fierait qu'à lui-même d'un pareil soin. En effet, il arriva seul, à pied, déguisé, dans le lieu qu'on lui avait indiqué. Le lendemain, au point du jour, lord Kingston et ses deux fils entrèrent dans la chambre où il gisait sur un misérable grabat. On dit qu'on lui offrit un pistolet; ce qu'il y a de sûr c'est que, dans cette chambre il périt. La lettre de Mary, trouvée sur lui ainsi qu'une miniature d'elle, furent apportées à la malheureuse, toutes couvertes du sang de la victime; et ses frères se vantèrent de la ruse qui avait employé sa main pour faire tomber leur vengeance sur la tête de Fitz-Gerald.

Lady Mary Kingston accoucha d'un enfant mort et devint folle tellement furieuse qu'il fallut user de force vis-à-vis d'elle. Ces accès étaient entremêlés d'une espèce d'imbécillité apathique, mais la vue d'un membre de sa famille ramenait les crises de violence. Le public avait commencé par être irrité de l'ingratitude de Fitz-Gerald; il finit par être indigné de la conduite de la famille Kingston, dès avant cette dernière catastrophe.